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La 5G est-elle dangereuse ?

Censée arriver en France d’ici juillet 2020, la 5G va révolutionner nos vies, mais à quel prix ?

Crédit : Copy space, Mixed media.

En avril 2019, A Pékin, un médecin chinois opère un patient atteint de la maladie de parkinson. Une opération jusqu’ici banale… sauf qu’une partie des soignants se situe à Sanya, à plus de 3000 km de là ! Le Dr Ling Zhipei pratique ainsi la première chirurgie cérébrale à distance au monde. Il implante un neurostimulateur dans le cerveau de son patient en utilisant un ordinateur connecté au réseau 5G mis au point par le géant chinois Huawei.

Un réseau dix fois plus rapide qui va révolutionner votre vie

Grâce à la 5G, la fréquence des ondes passera de 1,8 mégahertz à 3.5mhz. Le réseau sera donc dix fois plus rapide que celui proposé actuellement. La latence du réseau, soit le temps que met un appareil à se connecter et à recevoir une information, ne sera même plus perceptible. Aujourd’hui, lorsque vous surfez sur internet pour aller sur Facebook ou envoyer des mails, vous produisez en moyenne 1,5 giga de données par jour. Une voiture autonome, elle, en produira près de 4.000 ! Et puisqu’on ne peut pas stocker autant d’informations dans un véhicule, il faudra les stocker en ligne. Pour que votre voiture fonctionne, les données devront être envoyées très rapidement afin que le véhicule puisse prendre des décisions quasi-instantanément comme par exemple freiner. La 5G devrait vous faciliter la vie : jeux, série, information, vous pourrez tout faire plus vite en utilisant moins de batterie. A Rotterdam, des robots mobiles connectés en 5G permettent par exemple à l’entreprise Shell de surveiller ses 160 000 km de pipeline, et de détecter immédiatement une éventuelle fuite.

Qui critique la 5G et pourquoi ? 

Le risque de tumeur cérébrale revient souvent pour s’opposer à la 5G. En 2017, des scientifiques et médecins signent le 5G appeal. Un appel pour que le parlement européen suspende l’étendue de la 5G en Europe. Il compte au 15 avril 353 médecins et scientifiques signataires. La 5G augmenterait selon eux notre exposition aux champs électromagnétiques car elle utilise des ondes millimétriques. Ces ondes, d’une portée plus courte, nécessitent d’installer davantage de pylônes pour faire fonctionner le réseau. Outre le risque de cancer, les scientifiques craignent des dommages génétiques et des risques pour le système reproducteur. Ils évoquent aussi des déficits d’apprentissage et de mémoire et même des troubles neurologiques. Les détracteurs de la 5G s’appuient sur une étude du Programme National de Toxycologie Américain. Un programme piloté par le département de la santé aux États-Unis.

En août 2015, 220 scientifiques avaient déjà lancé un appel international en s’adressant directement au secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres. Ils lui demandent entre autres d’encourager les gouvernements à financer plus d’études « indépendantes des industries » pour mieux connaître les effets biologiques de l’exposition aux champs magnétiques.  En Suisse la contestation populaire a pris une telle ampleur que la Confédération (l’équivalent de notre gouvernement) a dû reporter le développement de la 5G, en attendant de mieux pouvoir mesurer ses effets réels sur la santé. Le député Vert Jean Rossiaud, premier signataire du projet de loi précise que « ce principe de précaution prévaut au vu de l’absence d’études indépendantes sur les effets de cette technologie sur la santé et la biodiversité« 

Peut-on nuancer ces propos ?

Pour Samuel Laurent, chef du service des décodeurs au Monde, les signataires du 5G appeal font du cherry picking. Autrement dit, ils sélectionnent parmi les centaines d’études sur le sujet, un très petit nombre qui leur donne raison. Effectivement, les signataires de l’appel s’appuient quasi exclusivement sur le rapport BioInitiative. Un rapport de 1600 pages publié en 2012 et critiqué par une partie du milieu scientifique pour son manque de sérieux. Eric Van Rongen, membre du conseil national de la santé des Pay-Bas avait reproché à la codirectrice du rapport, Cindy Sage de « pousser plus loin qu’il ne faudrait les conclusions des différents chapitres ». Son statut de propriétaire d’une firme de consultant sur l’environnement avait lui aussi nourri des suppositions de conflits d’intérêts.

Pourtant, dans les sources utilisées par le groupe BioInitiative, on retrouve le très sérieux Centre International de Recherches Contre le Cancer qui classe les ondes électroniques comme “peut-être cancérogène”. Fin Janvier 2020, la Haute Autorité Sanitaire en France ( l’Anses ) conclut à « un manque important de données scientifiques sur les effets biologiques et sanitaires potentiels liés aux fréquences autour de 3,5 GigaHertz ». L’Anses dit en fait devoir attendre le déploiement du réseau avant de pouvoir se prononcer. Autrement dit, la 5G est-elle dangereuse ? On le saura, mais quand elle sera déjà là…

La crise du Coronavirus profite-t-elle à la 5G ?

Une ordonnance publiée le 25 mars au Journal Officiel laisse penser que la crise sanitaire profiterait aux déploiements des antennes de télécommunication. Pendant la période d’état d’urgence sanitaire, les opérateurs n’auront plus besoin d’obtenir l’autorisation de l’Agence Nationale des Fréquences (ANFR ) pour implanter de nouvelles antennes relais. Ils n’auront pas non plus à demander de permis de construire aux services municipaux, ni même à les en informer. Suite à la parution du texte, des sites internet comme Le média pour tous y ont vu une volonté de préparer l’arrivée de la 5G, en laissant le champ libre aux opérateurs.

La réalité est plus simple. Pendant le confinement, l’utilisation d’internet a considérablement augmenté et les lieux d’usage ne sont plus forcément les mêmes. Gilles Brégant, directeur de l’ANFR explique dans Libération que « les antennes qui sont vers le quartier de la Défense [où se trouvent principalement des bureaux] sont probablement sous-utilisées en ce moment. Alors que des antennes près de quartiers résidentiels le sont plus en raison du confinement. »  Le délai de traitement de ce genre de demande prend en principe 5 semaines, le temps pour l’ANFR de faire les ajustements nécessaires. Un délai impossible à respecter en période de confinement.

Le texte de loi précise par ailleurs que ces opérations (installations ou modifications d’installations) devront avoir lieu uniquement « si elles sont strictement nécessaires pour assurer la continuité du fonctionnement des services et des réseaux de communication ”.  

En ce qui concerne la durée de vie des installations, l’ordonnance prévoit qu’elles devront être détruites trois mois après l’état d’urgence sanitaire. Les maires et l’ANFR devront être mis au courant des travaux envisagés « par tous les moyens possibles.» Il est donc difficile d’imaginer la construction d’une antenne 5G au motif qu’elle serait « strictement nécessaire » au maintien du réseau. Nous avons contacté à plusieurs reprises l‘ANFR pour leur demander le nombre de dérogations adressées par les opérateurs. Après plusieurs relances, le service communication nous a promis une réponse par mail qui n’est jamais arrivée.

Ces promesses restent insuffisantes pour l’Association Santé-Environnement en Auvergne-Rhône-Alpes ( SERA ). Dans un communiqué commun avec l’organisation Women Engage for a Common Future (WECF), elle s’interroge sur une volonté de « multiplier discrètement le nombre d’antennes relais 4 G+ »  pendant la période d’urgence sanitaire. Malgré l’obligation de détruire les installations temporaires après la période d’urgence sanitaire, elles affirment que ces dernières années « aucune antenne relais n’a été désinstallée sur le territoire national« . Nous avons soumis ces inquiétudes au ministre de l’Économie Bruno Le Maire. Sollicité par mail, son ministère assure que les opérateurs devront régulariser leur situation dans un délai maximum de 1 à 3 mois après la fin de l’état d’urgence.  

La 5G en France, c’est pour quand ?

Les fréquences auraient dû être distribuées aux opérateurs télécoms à partir du 21 avril mais elles sont reportées à une date encore indéfinie en raison de la pandémie. « Les seuls sites 5G qui tournent actuellement sont uniquement des sites de tests. Les fréquences n’ont pas encore fait l’objet d’une décision d’attribution. Donc la 5G commerciale, ce n’est pas pour demain, y compris en douce», conclut l’avocat spécialiste des questions liées aux télécoms Alexandre Archambault au journal Libération.

Les conséquences écologiques et sociales de la 5G, selon Aurélien Barrau

Pour l’astrophysicien grenoblois Aurélien Barrau, la 5G nécessitera de déployer « d’innombrables » nouvelles antennes. En février dernier sur le plateau de l’émission Clique, Aurélien Barrau s’insurge que l’État français distribue les fréquences 5G aux opérateurs dans la plus grande indifférence : « personne ne se pose la question , il faut le faire ! il faut le faire ! c’est un défi stratégique ! ».

Il concède que les craintes concernant les effets des ondes sur la santé semblent pour l’instant faibles : « cela sincèrement, je n’y crois pas trop » (mais se réjouit dans une vidéo  plus récente que de nouvelles études sur le sujet « conduisent à des investigations plus précises »). Pour ce qui est des conséquences environnementales, le constat est beaucoup plus sévère : « on va multiplier par trois la consommation des opérateurs en quelques années ! » Le scientifique s’appuie ici sur le chiffrage du Shift Porject, un think-tank dédié aux alternatives au carbone.

 D’autres études semblent confirmer la hausse d’électricité générée par la 5G. Dans son rapport, le cabinet Tacis prévoit 30% d’antennes supplémentaires dans les zones périurbaines. La 5G devrait également entraîner la création « de milliards de nouveaux téléphones portables ». Des chiffres qu’on ne peut pas vérifier dans le détail mais qui semblent crédibles dans la mesure où l’immense majorité des téléphones actuellement sur le marché ne sont pas compatibles avec la 5G. Alors que la pérennité de notre écosystème n’a jamais été autant menacée, on peut se demander si une telle augmentation des consommations énergétiques est véritablement souhaitable. « Les bénéfices sont-ils à la hauteur de ce choix draconien quant à notre avenir ? » s’interroge le Grenoblois.

Au-delà des conséquences sur l’environnement, Aurélien Barrau pointe d’autres effets notables. L’accentuation de la fracture numérique mais aussi les problèmes de cybersécurité que l’on peut « associer aux possibilités d’émergences d’une société de contrôle ». Ce parallèle entre la haute technologie et les sociétés de contrôles résonne particulièrement aujourd’hui alors que l’Assemblée Nationale est en passe de voter une loi sur le traçage des mobiles des français le 28 avril prochain, dans la lutte contre le covid-19. Les techniques de reconnaissances faciales semblent elles aussi être de plus en plus acceptées par les Français, dans la mesure où leur usage est justifié.

Enfin, le problème de désocialisation et d’addiction aux écrans ne peut pas être sous-estimé. Contacté le 12 avril dernier, le médecin généraliste Antoine Manos nous a confirmé « un nombre anormalement élevé » de consultations pour des nausées et des migraines depuis le confinement. Les médecins s’interrogent « en interne » sur un lien de causalité entre ces symptômes et l’augmentation du temps passé devant les écrans. Le recours massif au télétravail pourrait l’expliquer en partie. 

En suivant le raisonnement d’Aurélien Barrau mais plus généralement des opposants à la 5G, on comprend que cette dernière symbolise un trop-plein de technologie.   « Nous y sommes déjà accros, moi le premier » concède l’astrophysicien. Demain nous serons accros à la 5G , puis aux technologies suivantes et ainsi de suite.  On peut ainsi s’interroger sur la nécessité de créer sans cesse de nouveaux besoins.

Julien Morceli