mai 03

Commotions cérébrales, quand les joueurs de rugby sont poussés vers la sortie

Toujours plus nombreuses malgré une multitude de moyens mis en oeuvre, les commotions cérébrales sont à l’origine de nombreux arrêts de carrière. Parfois, les conséquences peuvent être encore plus dramatiques. Retour sur un phénomène qui a tout d’une pandémie rugbystique.

Voici le genre de scène qui se produit bien trop souvent en Top 14. Janvier 2018 : le tout jeune Samuel Ezeala (18 ans à l’époque) sort sur civière après un terrible choc reçu à la tête.  Crédit Photo : Sipa Press

Le rugby est-il un sport de plus en plus violent ? À en juger par les physiques de déménageurs d’une grande partie des joueurs (le poids moyen des professionnels a augmenté d’environ 10 % en vingt ans), on serait tenté de dire oui. Pourtant, ce ne sont pas les moyens qui manquent (plus grande sévérité arbitrale sur les placages, protocoles commotions, encadrement médical…) pour réduire les risques d’un sport aujourd’hui plus axé sur l’affrontement physique que sur l’évitement. Mais cela ne suffit pas à réduire les risques pour la santé des joueurs, peu importe la catégorie. À titre d’exemple, le championnat de France de première division a vu le nombre de commotions cérébrales augmenter considérablement. Passant d’une cinquantaine de cas confirmés par saison au début de la décennie à presque une centaine pour les derniers exercices. Ces chiffres sont revus à la hausse si l’on considère les commotions non déclarées. Les joueurs ne présentant pas toujours les symptômes les plus frappants (déséquilibres, troubles de la mémoire, perte de connaissance…) de cet état faisant suite à un choc au niveau du cerveau. 

Courant 2017, la Ligue a investi près de deux millions d’euros dans un système vidéo. Celui-ci permet à l’équipe médicale de nombreuses écuries d’avoir un suivi en temps réel sur de potentiels chocs subis par les acteurs de la rencontre. Si l’efficacité de ce type de technologie n’est pas vraiment à démontrer, le plus gros du problème reste l’usage qui en est fait par l’entraineur et l’équipe médicale en ce qui concerne la prise en charge du sportif. Car en 2017, on calculait qu’un rugbyman commotionné sur trois restait sur le terrain. Un chiffre colossal. Si un nouveau choc survient, ce ne sont plus de simples étourdissements auxquels le blessé s’expose mais à un destin bien plus tragique. 

La jeunesse particulièrement touchée

Le nombre de licenciés à la Fédération française de Rugby n’est plus aussi important qu’auparavant : on estime une baisse de 10% entre 2017 et 2018. Ce chiffre n’est pas anodin : les décès liés à la pratique du rugby s’accumulent. Et cela peu importe le niveau. Il y a presque deux ans, c’est le jeune Louis Fajfrowski, un joueur professionnel d’Aurillac, qui s’éteint dans les vestiaires du stade. Quelques mois plus tôt un garçon de 17 ans subissait le même triste sort. Même chose pour l’espoir Nicolas Chauvin et l’amateur Nathan Soyeux plusieurs mois après. Tous avaient au moins deux points communs. Ils avaient joué un match peu de temps avant leur décès, et ça avait tapé fort, trop fort. Et puis ils étaient jeunes : ils avaient entre 17 et 23 ans.

Vigilance maximale 

Une étude réalisée il y a environ cinq ans a permis de constater une forte prévalence de commotion chez les pratiquants les plus jeunes. En Afrique du Sud, sur les 3300 jeunes joueurs interrogés, 14,1% déclarent avoir déjà subi au moins une commotion cérébrale. Pour le neurochirurgien Jean Chazal, « le corps n’est complètement arrivé à maturité qu’à l’âge de 21 ans ». Il ajoute que la maturité cérébrale, elle, « n’est totalement acquise qu’à l’âge de 25 ans » et cela « même s’ils (les joueurs NDLR) ont commencé très tôt et sont super-entraînés ». Alors dans un sport où l’on passe une bonne partie de son temps à se rentrer dans le lard et à distribuer des caramels, la vigilance doit être maximale. Ce qui n’est évidemment (et malheureusement) pas toujours le cas. Surtout de la part de l’équipe technique, qui, au niveau professionnel exerce parfois une pression sur les médecins pour que le joueur commotionné revienne sur la pelouse, quand bien même il n’est pas vraiment en capacité de le faire. La gestion de ce type de situation par le staff est donc souvent mise en cause. La preuve en est avec la plainte déposée en début d’année dernière par l’ancien deuxième ligne de Clermont Jamie Cudmore. L’international canadien invoquait comme motif la « mise en danger de la vie d’autrui » pour avoir été exposé « au syndrome du second impact » après deux commotions subies en finale de Coupe d’Europe contre Toulon. Il était malgré tout revenu sur le pré en fin de match. Si Cudmore, le golgoth canadien (1,96m pour 118 kg), s’était tant offusqué, c’est peut-être aussi parce que, chaque année, des talents sont gâchés par des arrêts de carrières prématurés. 

« J’ai eu des séquelles de mes commotions cérébrales pendant environ un an et demi »

Le rugby à XV masculin n’est d’ailleurs pas le seul touché. En mai 2014, Marie-Alice Yahé (47 sélections en équipe de France) est contrainte de raccrocher après une série de cinq commotions. Aujourd’hui aux commentaires, c’est du bord du terrain qu’elle peut, hélas, apercevoir des amoureux et pratiquants du ballon ovale subir le même sort. Récemment : Jason Eaton (géant néo-zélandais parti s’exiler à La Rochelle), Petrus Hauman (ancien troisième-ligne du CA Brive), ou encore Patrick Lambie, brillant ouvreur originaire de Durban (Afrique du Sud). Ceux sont d’intenses maux de tête post-traumatiques qui ont poussé ce dernier vers la sortie. Car même plusieurs semaines voire plusieurs mois après un choc, des séquelles peuvent subsister. Aaron Carpenter, recordman de sélections (80 capes NDLR) avec le Canada le confirme : « J’ai eu des séquelles de mes commotions cérébrales pendant environ un an et demi. J’ai eu des maux de tête, une sensibilité à la lumière, des moments de fatigue et je n’arrivais pas à avoir un rythme cardiaque élevé (avec de l’exercice) sans me sentir mal ». Carpenter a dû arrêter sa carrière il y a déjà plus de deux ans pour des raisons que l’on commence à connaître. Pour Buzzles, il a accepté de revenir sur cette expérience.

Aaron Carpenter (ici ballon en main) a été contraint d’arrêter sa carrière après trois commotions cérébrales subies en l’espace de 6 mois.  Crédit Photo : Justin Tang / The Canadian Press

Pour l’ancien international canadien, c’est une accumulation (3 commotions d’affilée lors des six derniers mois de sa carrière) qui l’a conduit à raccrocher les crampons : « j’ai pris cela comme un signe qui me disait que c’était l’heure de prendre ma retraite et de m’occuper de ma santé, après une belle carrière de rugby ». Mais après des chocs à la tête à répétition, il faut du temps pour récupérer : « Après la dernière commotion, je dormais encore toute la nuit mais quand me réveillais dans la matinée, j’avais l’impression de ne pas avoir dormi du tout ». Ce n’est qu’après de multiples consultations médicales qu’Aaron Carpenter a pu ressentir ce « sentiment vraiment incroyable de retour à la normale ». Malgré cela, lorsqu’on lui demande si, en ayant conscience des risques, il recommencerait malgré tout, la réponse est sans taboue : « Il n’y a aucun doute dans mon esprit, je serais quand même devenu un joueur de rugby professionnel ». Il enchérit en « encourageant tout jeune joueur à continuer le rugby », il faut simplement « qu’il soit bien encadré, et bien soigné en cas de blessure ».

Attention, sport en danger 

Tandis qu’une majorité des amateurs de rugby soutient une violence de plus en plus importante dans la discipline, l’ancien talonneur ou numéro 8 de Doncaster (2ème division anglaise) n’est pas de cet avis. Selon lui, « les rugbymen sont devenus beaucoup plus conscients des commotions et le rugby est à la pointe du sport en matière de signalement des symptômes par les joueurs ». Ce type d’attitude est encouragé par les fédérations, avec à leur tête l’organisme international World Rugby d’ailleurs à l’origine de certaines mesures visant à protéger les joueurs. Par exemple, l’abaissement de la ligne de placage dans certaines catégories. Ce type de décision constitue « un pas dans la bonne direction » d’après Carpenter. Cependant, l’ancien char d’assaut de Plymouth Albion, des London Welsh ou encore des Doncaster Knights nuance son propos : « Je ne veux pas que les règles soient poussées plus loin, car cela peut alors modifier l’intégrité et l’intensité du sport que nous aimons tous ». 

Aujourd’hui entraineur adjoint des Toronto Arrows, premiers de la Conférence Est de la Major League Rugby (avant l’arrêt de ce championnat des États-Unis NDLR), l’expérience malheureuse du natif de Brantford avec les commotions l’amène à prendre davantage de précautions avec ses joueurs. Il déclare : « Je ne presse jamais les joueurs à revenir dans la situation d’une blessure à la tête avant qu’ils ne soient prêts à 100% ». Le spécialiste de la défense et de la touche de l’équipe canadienne ajoute même qu’une fois déclaré pleinement apte à jouer, il « peut les retenir une semaine supplémentaire si nécessaire pour leur santé et leur bien-être personnel ». Voilà ce que l’on appelle le sens des priorités.

Une partie du protocole de prise en charge d’un joueur (ici le Toulonnais Romain Taofifenua) après un choc à la tête.  Credit Photo : Franck Fife / AFP

Malgré une prévention toujours plus importante, accompagnée d’une modification de certaines règles pour limiter les contacts au-dessus du cou, il est toujours difficile de mesurer le réel impact de ces mesures. Tout comme il est toujours difficile de savoir jusqu’où peuvent aller les conséquences d’une commotion sur le long terme. À titre d’exemple, une partie de la communauté scientifique s’interroge encore sur un lien entre les commotions et les maladies neurodégénératives telles qu’Alzheimer. Et les annonces comme celle de l’ancien talonneur de l’équipe de France Marc Dal Maso (qui avait déclaré à l’hiver 2015 être atteint de la maladie de Parkinson NDLR) remettent régulièrement le sujet sur la table. Mais l’autre problème qui se pose n’est autre que la remise en cause des fondements mêmes de ce sport de contact. Pour protéger les joueurs, les règles sont modifiées quasiment chaque année, à un tel point que l’on ne sait parfois plus très bien où en est. Alors, à vouloir (bien justement) protéger les joueurs, attention tout de même à ce que la discipline en elle-même ne soit pas bottée en touche. 

Dorian Vidal