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Tensions dans les quartiers : comment les affrontements et les réseaux sociaux ont compliqué le confinement des banlieues françaises

L’épidémie de Covid-19 a mis en exergue, s’il le fallait vraiment, une inégalité déconcertante entre territoires.

Quand certains affirment que les cités sont des zones de non-droit où les mesures gouvernementales ne sont pas respectées, les habitants de ces quartiers nourrissent plutôt un sentiment d’isolement dû à leurs conditions de logements couplées aux mesures de confinement.

Ajoutez à cela la diffusion de fausses informations sur les réseaux sociaux, des relations particulièrement tendues avec les forces de l’ordre, la peur suscitée par la situation sanitaire et économique actuelle ; et la promiscuité devient très difficile. Les habitants les plus défavorisés font face au mal-logement, à un nombre important de décès, ainsi qu’à des troubles violents dans les rues. Depuis l’incident entre un moto-cross et une voiture de la Brigade Anti-Criminalité à Villeneuve-la-Garenne le 18 avril dernier, la situation s’est tendue dans de nombreuses cités notamment en Île-de-France, le tout alimenté par une haine réciproque sur le terrain et les réseaux sociaux. Retour sur deux semaines de tensions en pleine pandémie.

Troisième nuit d’affrontements en marge des incidents impliquant la police à Villeneuve-la-Garenne, le 21 avril 2020 AMAURY BLIN / HANS LUCAS / HANS LUCAS VIA AFP
Third night of riots on the fringes of incidents involving the police in Villeneuve-la-Garenne, 21 April 2020

Une recherche permanente du buzz sur les réseaux sociaux qui a jeté de l’huile sur le feu

Dès la nuit du 18 au 19 avril, le polémiste d’extrême droite, Damien Rieu, annonçait sur son compte Telegram un « très gros buzz ». Cette personnalité contestée du mouvement identitaire français n’a cessé dans les jours suivants de relayer toute information en lien avec d’éventuelles bavures policières pour les opposer à « une armée de petites racailles » et se vanter d’apparaitre dans les tendances France du réseau social à l’oiseau bleu.  

Des émeutes en plein confinement dans les banlieues sensibles ? Celui qui s’est auto-proclamé « lanceur d’alertes » de la « France périphérique » pour le compte de Fdesouche.com n’hésite pas à l’annoncer le soir-même : « ça sent bien les émeutes quand même… ».

Capture d’écran du compte Telegram de Damien Rieu dans la nuit du 19 avril 2020

Tout est parti d’une vidéo diffusée sur Twitter et très vite relayée sur les différents réseaux sociaux montrant un motard blessé au sol qui aurait eu « la jambe coupée » suite à un accident avec une voiture de la BAC. À Villeneuve-la-Garenne, ville de 25 000 habitants, il est 22 heures, samedi 18 avril, quand un homme de 30 ans qui circulait sans casque heurte la portière ouverte d’une voiture de police banalisée qui, à ce moment-là, serait arrêtée à un feu rouge. Ce n’est pas le profil du conducteur qui pose question même si le débat sur Twitter, puis dans les médias, tourne très vite autour de ce « multirécidiviste » roulant en moto-cross interdit en ville, et ne portant pas de casque. Très vite, de nombreux habitants sortent, téléphones à la main pour diffuser les images du motard, allongé par terre, jambe gauche finalement fracturée. Les vidéos, photos ou « Snaps » se propagent rapidement et les témoins dénoncent une nouvelle « bavure policière ». Trois enquêtes ont été confiées à la sûreté territoriale des Hauts-de-Seine. L’Inspection générale de la police nationale a aussi été saisie après le dépôt d’une plainte contre X par l’avocat du motard pour « violence en réunion avec arme par destination et par personne dépositaire de l’autorité publique ». 

Des causes multiples 

Le rôle des réseaux sociaux est puissant mais il ne représente que la minorité bruyante et visible de ce qui peut se dérouler actuellement. Les mesures de confinement renvoient aux conditions de vie précaires dans les quartiers populaires. Selon une étude de l’Insee, plus de 20 % des résidences principales en Seine-Saint-Denis utilisées pendant le confinement sont suroccupées. C’est quatre fois plus que dans le reste du territoire. Le Coronavirus a également eu un impact immédiat et dramatique sur les décès dans ces quartiers. Le département a connu une augmentation de la mortalité de 295 % au cours de la semaine du 30 mars au 5 avril par rapport au nombre habituellement attendu à cette époque de l’année, selon l’Insee. Les Hauts-de-Seine, où se situe Villeneuve-la-Garenne, ont connu une hausse de 255 %. À titre de comparaison, l’augmentation des décès est de 174 % à Paris et de 61 % dans l’ensemble de la France sur la même période.

Le Monde rappelle le scénario en trois parties : incidents avec les forces de l’ordre, emballement sur les réseaux sociaux, embrasement des cités « dont la récurrence dit beaucoup du rapport entretenu entre la police et une partie de la jeunesse vivant dans les quartiers populaires ». Le confinement en France a eu des conséquences différentes pour les couches de la société depuis le 17 mars. L’interdiction de toutes les affaires non essentielles jusqu’au 11 mai, ainsi que l’exigence de l’attestation de sortie avec des contrôles accrus a eu un effet sur les personnes vivant dans les quartiers plus pauvres et les plus densément peuplés. Les associations affirment que les habitants des quartiers populaires, notamment les femmes, sont en première ligne en tant que travailleuses et travailleurs essentiels : caissiers, caissières, éboueurs, personnel soignant mais aussi policiers. Cela ne peut expliquer que partiellement un ras-le-bol loin d’être nouveau. Les jours suivants à Villeneuve-la-Garenne, des tirs de mortiers se sont mélangés aux feux d’artifice dans une ambiance tendue. Ce spectacle pourrait laisser imaginer une fête de fin de confinement digne d’un 14-juillet s’il ne s’agissait pas d’affrontements entre jeunes et policiers. Ces échauffourées ont ensuite éclaté ces derniers jours de manière localisée sur tout le territoire. D’abord dans plusieurs communes des Hauts-de-Seine, mais aussi en Seine-Saint-Denis, dans les Yvelines, ou en banlieue lyonnaise, à Rillieux-la-Pape et à Vaulx-en-Velin notamment. 

C’est dans cette ambiance qu’une vidéo « glaçante » qui aurait été prise par un riverain de l’Île-Saint-Denis et diffusée par le journaliste Taha Bouhafs sur Twitter, a suscité l’émoi. L’ambiance est sombre dans cette vidéo sous-titrée, datée du dimanche 26 avril. Elle montre des policiers repêcher un homme qui s’est jeté dans la Seine pour leur échapper. Les propos racistes qui suivent et le bruit de rires et de coups dans le fourgon supposé des forces de l’ordre ont obligé le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner à réagir pour affirmer que la « vidéo suscite une indignation légitime » et « que toute la lumière sera faite ». Le lendemain, « le préfet de Police Didier Lallement a demandé au Directeur Général de la Police Nationale la suspension des deux policiers mis en cause » pour les propos entendus dans la vidéo : « un bicot comme ça, ça nage pas » ou encore « haha ça coule, tu aurais dû lui accrocher un boulet au pied ».

Les syndicats de police rappellent que « la haine anti-flic » est bien présente et accentuée par la quarantaine et pointent du doigt les problèmes liés à l’économie souterraine qui résulte du trafic de stupéfiants, autre tabou mis en avant durant ces temps incertains. Au ministère de l’Intérieur, l’évolution de la situation est suivie de très près même s’il s’agit d’une simple flambée de violence pour le ministre : « ce sont des tensions qui ne sont pas d’un niveau de gravité exceptionnel mais qui se multiplient », a réagi Christophe Castaner, jeudi 23 avril, sur BFMTV. « Le chaudron frémit toujours et appelle à une vigilance de tous les instants », assure au Figaro un haut responsable du ministère de l’Intérieur. 

« L’action délibérée contre nos collègues motards, fauchés par un conducteur au volant d’une BMW, à Colombes, le 27 avril, a été saluée comme le match retour des bandes contre la police, après l’affaire de Villeneuve-la-Garenne (Hauts-de-Seine) », déplore l’un des responsables du syndicat Unsa-police pour la région parisienne, Nicolas Pucheu. Cette attaque odieuse fait aussi le jeu de la fachosphère qui l’utilise pour étayer ses propos discriminatoires envers les habitants des banlieues et notamment les musulmans en cette période de jeûne du Ramadan. L’amalgame n’est jamais loin depuis que les hostilités ont éclaté dans les banlieues du nord de Paris à la suite des accusations de brutalités policières.

Deux poids, deux mesures et un ras-le-bol généralisé

Ni les bavures policières, ni les jets de projectiles sur les forces de l’ordre ou les incendies de véhicules et de poubelles ne sont nouveaux. La levée progressive des mesures de confinement à partir du 11 mai va certainement calmer le jeu. L’échec du plan banlieue, commandé à Jean-Louis Borloo, mais enterré en mai 2018 par le gouvernement qui n’en a retenu que quelques mesures, est encore dans les têtes. Les relations avec les policiers ne risquent pas de s’améliorer avec la période actuelle. Bien au contraire. En interne, dans une consigne destinée aux forces de l’ordre, que franceinfo s’est procurée, il leur est demandé « de faire usage de façon raisonnée et raisonnable des moyens de force intermédiaires ». En Seine-Saint-Denis, un policier de la BAC assure que « la hiérarchie demande depuis quelques jours d’éviter certains secteurs, si ce n’est pas indispensable. Histoire de ne pas envenimer la situation. »

Le journaliste et activiste français Taha Bouhafs, qui a publié des vidéos des premiers affrontements avec la police à Villeneuve-la-Garenne sur les réseaux sociaux, a déclaré lundi 27 avril à CNN : « Villeneuve-la-Garenne était un moment symbolique. Les gens peuvent voir les deux poids, deux mesures adoptés pendant l’internement. Toutes ces images de personnes marchant dans les rues de Paris, sans être gênées par la police. Toutes ces images de brutalités policières en banlieue ». La question est régulièrement posée sur les réseaux sociaux où des images des quais de Seine avec de nombreux passants, contrastent face à la situation actuelle notamment en banlieue. Il faut tout de même rappeler que les sorties proches du domicile sont autorisées et que Paris reste la capitale, ville la plus peuplée de France avec une très forte densité. Il n’empêche que les images de danses improvisées en pleine rue à Montmartre ont de quoi choquer. Taha Bouhafs a également déclaré que « le confinement n’est pas vécu de la même manière par tout le monde. Nous n’avons pas tous des terrasses avec des voisins jouant de l’accordéon.  Dans les banlieues, il y a des familles nombreuses dans des logements à loyer modique avec huit personnes ou plus… Ces gens sont des caissiers, des livreurs, des postiers, des gens qui n’ont pas le privilège de travailler à domicile ».

Des mots recueillis par Le Monde racontent l’incompréhension mutuelle entre habitants excédés des quartiers populaires et forces de l’ordre éprouvées. Educateurs et médiateurs parlent d’une « frustration », d’un « ras-le-bol » et de cette « colère » des jeunes habités par un « sentiment d’injustice » qui ne date pas d’hier. Les policiers dénoncent l’« impunité généralisée », les « provocations de délinquants », et la « haine antiflics ». Les inégalités sociales renforcées par le virus risquent d’exploser avec la crise économique et sociale à venir. Une attention particulière sera nécessaire envers ces populations en première ligne de la pandémie actuelle mais également sur les réseaux sociaux qui contribuent, à leur échelle, à dénoncer des inégalités mais aussi à attiser la haine.

Joseph Grosjean