mai 16

Inde : L’impossible confinement

75 millions d’Indiens vivent dans l’extrême pauvreté. Le confinement signerait leur arrêt de mort.

Une travailleuse migrante porte ses affaires sur la route de New Delhi à son village, le 26 mars. DANISH SIDDIQUI / REUTERS

Avec ses 1,3 milliards d’habitants l’Inde est le deuxième pays le plus peuplé du monde. Le premier ministre Narendra Modi a annoncé le 14 avril la prolongation du confinement jusqu’au 3 mai. Le confinement mis en place depuis le 25 mars a été annoncé sans préavis, plongeant ainsi le pays dans une situation très instable.

La faim jette les indiens hors de chez eux

En Inde, le secteur informel des travailleurs journaliers représentent 90% de l’économie. Ces travailleurs payés à la journée n’ont aucune sécurité sociale, ni chômage. Le confinement, annoncé du jour au lendemain, a entraîné la fermeture des usines. Conséquence : ces travailleurs se sont alors retrouvés sans emploi et sans aucune garanti de salaire. Sophie Landrin, correspondante du Monde à New Delhi rapporte les paroles de ces indiens privés de ressources « Sur la route quand on croisait des gens, ils disaient : C’est pas le virus qui va m’emporter c’est la faim ». Le confinement soudain a aussi provoqué une rupture de la chaîne d’approvisionnement et un bouleversement dans l’organisation des stocks. S’ajoute à cette pénurie, les épiceries en ligne qui n’ont pas pu être livrées. La circulation de personnes et de denrées entre les états intérieurs étant interdite, des files de camions et de trains remplis de marchandises se retrouvent donc coincés aux frontières.

Afin de palier ce manque de nourriture, certains travailleurs journaliers n’ont pas eu le choix que de franchir les frontières du pays à pied, pour retourner dans leur états d’origine. Ces exodes vers les villages font parfois l’objet de plusieurs centaines de kms. Le gouvernement indien à annoncé un plan de 20 milliards d’euros pour venir en aide aux plus pauvres, une aide minime qui n’équivaut qu’à 1% du PIB total du pays. Chaque mois pendant un trimestre, 800 millions d’indiens, soit deux tiers de la population, recevront 5 kg de riz, de blés et de lentilles. Un apport déficient selon le juge Reetika Khera, professeur à l’Indian Institute of Management d’Ahmedabad et spécialiste de la pauvreté « L’aide alimentaire supplémentaire apportée par le gouvernement est la bienvenue mais les transferts de liquidités annoncés ne sont pas suffisants »

Confinement inenvisageable dans les bidonvilles 

L’épicentre du coronavirus en Inde se situe dans la ville de Mumbai.La capitale économique du pays compte 21 millions d’habitants parmi lesquelles 1500 cas dépistés et plus de 100 morts selon un bilan effectué le 15 avril. Situé au coeur de Mumbai, le bidonville de Dharavi, le deuxième plus grand d’Asie, entasse près d’un million de personnes sur une surface de 240 hectares. Célèbre pour avoir servi de décor au film Slumdog Millionaire, le bidonville est fait de logements insalubres avec une moyenne de 2m2 par personne. Les conditions d’hygiène déplorables et la promiscuité rendent le confinement impraticable. Vikram, 20 ans, habite Dharavi avec sa famille dans une pièce d’une douzaine de mètres carrés. Il témoigne pour L’Express, « Il y a des moments où l’on est bien obligés de sortir, par exemple pour aller aux toilettes publiques. Là-bas, il y a foule : on a très peur de se faire contaminer. » La situation de Vikram et de sa famille est loin d’être un cas isolé. On estime que 7 habitants de l’agglomération sur 10 vivent dans un bidonville. Pas de confinement non plus dans le bidonville de Bhalswa, où siège une montagne artificielle de plusieurs dizaines de mètres de haut. C’est une des trois décharges de New Delhi. 4000 tonnes de détritus sont déversés chaque jour. Bravant les interdictions, les Indiens qui y travaillent,  rebaptisés «  chiffonniers », continuent de récupérer les déchets à revendre ou tente de trouver de quoi manger. Pour eux, la peur du Coronavirus ne fait pas le poids face à la peur de mourir de faim.

En Inde la pandémie devrait atteindre son pic dans le courant du moi de mai. Dans ce pays où le confinement est un luxe, les Indiens les plus pauvres subissent le joug d’une double menace : la maladie et la faim.

ALIENOR RUEL