juin 04

Benoît D’Afrique : « La poésie, c’est le reportage le plus proche de tout ce que je ressens »

Le poète Benoît D’Afrique. Photo tirée de © Loop Haïti.

Né en Haïti, dans les Caraïbes, Benoît d’Afrique (de son vrai nom Carl Withsler Benoît), est un homme aux univers multiples : à la fois animateur d’atelier d’écriture, photographe… mais aussi et surtout écrivain. Poète. Son premier recueil, « L’enfant n’est pas mort », est ainsi paru en 2018 aux éditions Z4. Lauréat du Prix Poésie en Liberté en 2016 pour son poème « Ma mort », Benoît D’Afrique aborde dans ses textes des questions intemporelles, universelles : l’amour, la mort, une enfance perdue ou retrouvée. Le tout influencé par des cultures diverses dont il revendique fièrement ses appartenances… et sans jamais ne rien cacher. Entretien avec un poète du XXIème siècle.

Benoît D’Afrique, vous êtes l’une des plumes montantes de la littérature haïtienne. Pouvez-vous nous en dire plus sur vos origines, vos racines ? Ce que cela représente pour vous ?

Je suis né aux Gonaïves, la ville de l’indépendance en Haïti. Etre né là-bas, ce n’est pas une mince affaire. Les jeunes sont laissés en marge et sont confrontés avec une misère recelée, maquillée. Si on est intelligent, on fait de cette misère une force et on crée ce qui nous tient à coeur, comme moi avec la poésie. Mes origines, c’est en quelque sorte mon fardeau que je porte en collier autour de ma poésie.

Comment vous est venu ce goût pour l’écriture ? Quelles sont vos sources d’inspirations ?

Je pense que ce goût pour la poésie était depuis longtemps sur mon palais, mais c’était un peu fade. Peut-être qu’avec des rencontres, autour de soirées littéraires, c’est devenu plus intense. J’ai grandi dans une maison où avoir une bibliothèque était un privilège. Ce n’était pas donné à tout le monde. Je lisais forcément Jacques Stephen Alexis (NDLA : écrivain, homme politique et médecin haïtien qui s’est illustré par sa résistance à la dictature de François Duvalier). Je n’avais que lui, j’aimais bien. Ça m’intriguait de savoir pourquoi on met le nom de quelqu’un qui n’est plus de ce monde à l’entrée d’une bibliothèque…

Pourquoi avoir choisi un nom d’auteur ? 

La question c’est : pourquoi pas ? « Benoît », c’est vraiment mon nom de famille… Et « D’Afrique » car j’aime l’Afrique comme un africain ne l’a jamais aimé, comme le soleil n’a jamais aimé la Terre. L’Afrique, c’est dans mon ADN, c’est dans mon quotidien. Automatiquement quand je sors dans la rue, on me prend pour un africain. Donc je revendique ça : je suis un africain par la couleur de ma peau, par mon histoire. L’Afrique, c’est le berceau de l’humanité. J’écris sur elle et je porte son nom pour rappeler, à chaque fois, qu’il y a un continent qui s’appelle Afrique. 

En se référant à vos premiers écrits et vos premières lettres, on peut constater que vous parlez énormément d’une certaine Gracienne. Est-ce votre muse, votre âme soeur ? L’exaltation de votre esprit ?

Je ne sais pas si c’est le cas pour tous les autres poètes, mais on est appelés à être reconnaissants, humains. Il faut avoir un peu d’humanité dans ce que l’on dit. Gracienne, c’était ma conjointe à l’époque. Elle m’accompagnait dans tout ce que je faisais, c’était ma muse. C’était, en quelque sorte, ma Néfertiti. Tout ce que je réalisais tournait autour d’elle. Son nom, Gracienne, est sans doute une sorte de continuité du mot « grâce ». On travaillait ensemble puisqu’elle aussi est une artiste, d’où le nombre de textes où son nom se retrouve généreusement surligné. 

Quand on vous parle de poésie, qu’est-ce que cela évoque pour vous ?

(sourire) Ça veut dire que l’on va directement changer de cap, changer d’altitude, on va toucher le fond. Peut-être que l’on va être en transe. Mais parler de la poésie, c’est parler d’une dimension qui, peu importe ton sexe, peu importe ta couleur… te donnera des frissons. 

Les poètes ont-ils un rôle à jouer en ces temps troublés que traverse notre civilisation ?

Je pense que tout art, comme tout domaine, est traversé par les problèmes de son époque. Je ne saurais écrire en fermant les yeux sur ce qu’il se passe dans ce monde. Bien sûr que la poésie n’est pas la seule solution, mais elle a son rôle à jouer à sa façon, à sa manière. La poésie, par sa représentation symbolique des éléments du monde, nous pousse à les voir sous un angle merveilleux… Qui nous en dit beaucoup sur la sensibilité humaine.

En 2016, vous avez reçu le Prix International de Poésie en Liberté pour votre texte intitulé « Ma Mort ». L’aventure débute réellement à ce moment…

Oui, je peux dire vraiment que c’était le déclic final. Dans ce texte, j’avais proposé les manières bien humbles pour m’enterrer, à la fin de mes jours. Ce prix m’a offert pas mal d’opportunités parce qu’en étant à la fac, à la Sorbonne, j’ai pu contribuer à la revue L’éclectique. J’avais alors proposé que l’on ouvre un peu le champ de participation – chose acceptée – car je pense qu’avant, il fallait nécessairement être « sorbonnard ». Ce prix m’a beaucoup accompagné, il m’a acheminé vers des routes inédites. Des routes auxquelles je ne m’attendais même pas.

Le poème intitulé « Ma Mort », pour lequel Benoît D’Afrique a remporté le Prix International de Poésie en Liberté en 2016. © Instagram Benoît D’Afrique.

Il y a tout de même une route qui vous tenait particulièrement à coeur…

Depuis plus de 20 ans, on – quand je dis on, ce sont les anciens – constate qu’il y a toujours les mêmes personnes, les mêmes têtes qui reçoivent les mêmes prix… On aurait dit qu’ils figeaient l’axe. Quand tu es écrivain, je ne sais pas de quelle manière, il fallait qu’il y ait quelqu’un de ce cénacle qui te donne son approbation pour que tu puisses te sentir « vraiment » écrivain. On aurait dit qu’il y avait une sorte de parti pris. Alors qu’être écrivain, c’est être libre. Il y a plein de talents recelés en Haïti, et c’est pour cela que nous avons lancé Le Cénacle Des Treize. Le but est certes de promouvoir la poésie, mais surtout d’ouvrir une brèche pour tous ces talents qui sont dans l’ombre, qui vivent en marge. Mais qui sont des talents quand même. Il n’y a pas un talent en minuscule et un en majuscule. On veut donner la possibilité, à X ou Y, d’exalter ses capacités et ce dans tous les pays. 

Comment définiriez-vous votre style ? Elégiaque ?

(hésitant) Je ne sais pas… Peut-être que c’est un problème génétique. Je ne sais pas. Poétiquement c’est un problème génétique peut-être, parce que la poésie pour moi n’est pas toute blanche. Il y a d’autres couleurs, il y a d’autres thèmes et je me sens beaucoup plus à l’aise quand j’écris sur la misère en étant moi-même. Moi, j’écris ce qui me tient à coeur… Et tout ce qui me tient à coeur n’est pas rose. C’est souvent noir, c’est souvent sombre. Et avec la perte de ma mère, avec l’évolution des choses en Haïti… Je retranscris ce que j’ai vécu ou ce que je suis en train de vivre encore aujourd’hui. La poésie, c’est le reportage le plus proche de tout ce que je ressens. 

En janvier 2018, vous faites votre entrée dans le monde littéraire avec « L’Enfant n’est pas mort ». Racontez-nous la genèse de ce recueil de poèmes si particulier…

C’est un recueil que j’ai écrit en moins de deux semaines, tout de suite après la mort de ma mère parce que, je ne sais pas si c’est un problème… mais je n’arrive pas à pleurer. Je n’arrive pas à verser une goutte. La seule façon que je voyais d’expulser mes larmes, c’était par ce moyen-là. Ecrire. J’ai rédigé tout ce que j’avais à dire, tout ce que j’avais à l’esprit, tout ce qui me tricotait le ventre à ce moment-là. On m’a annoncé la mort de ma mère à 22h et le lendemain, à 4h du matin, je me suis mis à écrire, écrire, écrire. Je n’avais pas encore le titre. Je me suis dit que la seule façon de rendre hommage à quelqu’un qui nous est ou qui nous a été cher et qui n’est plus, c’est d’essayer de vivre comme il ou elle l’aurait souhaité(e). D’où « L’Enfant n’est pas mort ». Il est peut-être un peu fatigué mais il est encore en vie. Il est bien sur ses deux pieds. 

Habitant désormais à Paris, vous étiez récemment en résidence à La Centrale 22. Dites-nous en plus sur cet endroit et les motivations qui vous ont poussé à vous y installer.

La Centrale 22, c’est un espace pour les artistes, pour les écrivains. J’avais besoin d’un endroit propice, bien sympathique pour rédiger et remettre en place mes idées. Il fallait que je sois seul, au calme, non seulement pour écrire un texte mais aussi pour corriger mon testament philosophique et mon état civil. Le but de cette résidence, c’était de rédiger dans un contexte spécifique car j’avais les idées bien en vrac. Ce fut une sorte de renaissance pour moi. 

Vous êtes également engagé dans divers projets artistiques… et l’un d’entre eux est tout neuf : vous contribuez depuis début 2020 à la rédaction de la revue Indigo de l’île de la Réunion. En quoi consiste celle-ci ?

La revue Indigo est, comme on dit, une revue intemporelle. Elle concerne les arts, la culture, les traditions… J’ai rencontré le directeur (NDLA : Dominique Khaled) au Salon de la revue à la Halle des Blancs Manteaux (NDLA : à Paris). Il connaissait déjà un peu mon parcours, mes idées… Et comme il désirait de la nouveauté, il m’a proposé de contribuer sur deux ou trois pages. Après la parution qui devrait sortir en juin, j’aurai sans doute une rubrique spécialement dédiée à la poésie. Pas forcément haïtienne, mais de la poésie comme je le fais avec la revue de la Sorbonne (NDLA : L’éclectique. Voir plus haut). 

L’été prochain, vous sortirez un nouveau recueil de poèmes intitulé « Mantra pour l’aurore », préfacé par le célèbre écrivain franco-congolais Alain Mabanckou. Quel est votre lien avec lui ?

Alain Mabanckou… C’est un frère. Un frère que la vie m’a donné. Je vais dire quelque chose d’incroyable parce que l’on va peut-être ne pas me croire, mais nous avons presque eu la même histoire et le même parcours. Ma mère est décédée quand je n’étais pas au pays, c’était aussi le cas pour Alain. On le lui a annoncé par téléphone, pareil pour moi. Le livre qui m’a marqué, c’est Le Livre de ma mère d’Albert Cohen, où j’ai véritablement compris l’importance d’une maman. Où ma douleur s’est avérée être de plus en plus intense, à chaque page. C’est le même auteur favori pour Alain. Le jour de notre première rencontre, il y a même des gens qui pensaient que c’était mon père ou que je l’imitais ! Et au moment où nous allions procéder à cette rencontre fortuite, je portais en plus déjà mon chapeau… Lui aussi. Nous avions le même style vestimentaire. On a parlé de littérature. J’insistais pour le rencontrer encore, pour dialoguer sans cesse. C’est vraiment un frère, quelqu’un sur qui je peux compter. Alain, je l’appelle, je lui écris à toute heure. Pareil pour lui. C’est mon conseiller, que ce soit en littérature, en poésie ou dans la  vraie vie. C’est, en quelque sorte, mon timonier. 

Alain Mabanckou et Benoît D’Afrique (ici dans le métro parisien), ou le symbole d’une profonde amitié. © Benoît D’Afrique.

Quels seront les thèmes abordés dans ce nouveau recueil ?

Déjà, j’avais proposé à Alain de faire la préface… à une seule condition : qu’il lise complètement le recueil et ne le préface pas parce que nous sommes frères ou amis. Et comme il a considéré que celui-ci en valait la peine, il a réalisé cette préface. Pour ce nouveau recueil, je pense que toute mon existence est tributaire de la poésie mélancolique et lyrique. Il va y avoir certains thèmes qui, bien sûr, sont très amers mais d’autres qui seront un peu plus « sucrés ». Je chante l’humanité, la femme, l’amour, mon pays… Je chante un peu de tout, beaucoup plus qu’avant. Je considère ce recueil comme le plus abouti jusqu’à maintenant. Tous les thèmes qui me tiennent à coeur sont dedans.

Y compris le racisme… ?

Oui, il a également sa place. J’en parle vraiment beaucoup d’ailleurs, c’est même la première fois que j’attaque ce sujet à fond. Il est extrêmement difficile de ne pas faire face à ça lorsque l’on est noir… et ce depuis la nuit des temps.

C’est un sujet d’actualité, mais comment jugez-vous les récentes manifestations en soutien à Adama Traoré ? (NDLA : mort à 24 ans après une interpellation à Beaumont-sur-Oise, en juillet 2016)

Je pense que c’est une bonne chose de manifester, d’être en colère, car on ne peut pas fermer les yeux sur cela. Manifester, c’est expulser tout ce qui dérange vraiment le corps : ce sont des choses qui remontent, des choses qui sont tatouées sur la peau. Je suis entièrement d’accord avec Assa Traoré : la différence qu’il y a entre policiers américains et français, c’est l’arrogance. Aux États-Unis, le Premier amendement garantit le droit de filmer une interpellation : et pour George Floyd, on voit ainsi clairement que c’est un meutre, un acte purement raciste. Mais ici, si tu pointes ton téléphone sur un policier français, pour lui, c’est l’irrespect immédiat. Tu attaques son ego, il se sent vraiment dérangé. C’est tellement quelque chose qui touche l’arrogance qu’une proposition de loi a même été faite pour interdire de filmer et diffuser les policiers en action… (NDLA : voir https://www.numerama.com/politique/626740-eric-ciotti-veut-punir-les-personnes-qui-filment-et-diffusent-des-videos-de-policiers.html)

Benoît, une dernière question. Si vous deviez donner un titre poétique à votre vie, lequel serait-ce et pourquoi ?

(sans hésitation) Je dirais timonier. J’aime ce mot, timonier. Pour quelle raison ? Parce que j’ai fait de mes galères, de mes échecs, de mes déceptions… mon guide, mon capitaine pour la vie. 

Je tiens à remercier tout particulièrement Benoît D’Afrique pour sa gentillesse et sa disponibilité.

Théo Sivazlian.