octobre 24

Avec son premier livre, le rappeur Gringe casse les tabous sur la schizophrénie

« Ensemble, on aboie en silence » est le premier essai littéraire de Guillaume Tranchant. Dans ce récit biographique et autobiographique de 170 pages, il raconte son histoire mais surtout celle de son frère Thibault, atteint de schizophrénie. L’ouvrage, paru aux éditions Harper Collins, est disponible en librairies depuis le 9 septembre 2020.

Gringe en concert lors du festival des vieilles charrues 2019. Crédits photos : Thesupermat

Le public connaissait Gringe rappeur, aux côtés d’Orelsan ou en solo. Il le connaissait acteur dans « Comment c’est loin » et « Bloqués », toujours en compagnie de son acolyte, mais aussi dans « Carbone », où il donnait la réplique à Benoit Magimel. Gringe se dévoile maintenant comme écrivain. Sorte de prolongement littéraire de sa chanson « Scanner », issue de son album « Enfant Lune » paru en 2018, son livre aborde un sujet sensible : la maladie de son petit frère.

Les médecins ont d’abord décelé un léger début de dépression chez Thibault Tranchant en 2001, lors de son année de première. Peu de temps après, le lycéen alerte sa mère sur des symptômes moins courants pour une dépression : des voix parasites s’invitent dans ses conversations. Sa mère prend alors la décision de l’emmener consulter un psychologue, qui lui conseille de faire d’approfondir les examens. Il va alors connaitre son premier isolement en hôpital pendant trois semaines, qui en amènera des dizaines d’autres. Le verdict tombe : Thibault est Schizophrène. Le jeune homme profite de ses instants de folie pour voyager, se retire pour se consacrer à l’écriture de poème. De l’extérieur, son frère voit la schizophrénie comme une maladie qui le transporte dans un monde différent, un univers complètement opaque.

« Mon frère a fait naitre son monstre. »

Dans son récit, le rappeur, qui alterne entre son point de vue et celui de son frère, aborde le temps d’un chapitre sa carrière. Il revient sur sa propulsion sur le devant de la scène, aux côtés de son ami rappeur Orelsan, qui n’a pas été simple à maitriser : Consommation de drogues et d’alcool, argent gagné aussitôt dilapidé, l’auteur finit même par adopter un mode de vie ne lui demandant aucun effort. « Pendant près de deux ans, je ne rentre plus chez moi, je loue une chambre au Novotel qui se trouve au bout de ma rue. Je prends des taxis pour parcourir deux cents mètres. Je ne fais pas de lessive, rachète des sous-vêtements neufs tous les jours. » écrit-il. Le lien avec son frère ? Le syndrome du survivant, et la culpabilité qu’il amène. Passé du rang d’inconnu à celui de personnage public reconnu dans la rue, au centre des discussions de famille, le rappeur vit mal son succès car il se sent coupable de réussir et d’effacer Thibault, qui se retrouvait déjà au second plan à cause de la maladie.

Gringe conte aussi les histoires d’amour de son frère, souvent courtes à cause des allers-retours incessants entre l’hôpital et le monde extérieur. Elles viennent trahir un vide affectif qui s’accentue au fil du temps, intensifié par la prise de poids et la perte de libido dues à ses traitements. Il écrit ses gestes de tendresse et d’humanité, lorsqu’il apporte cahiers et stylos à des orphelins marocains ou lorsqu’il le réconforte après une rupture. L’ouvrage émeut, prend aux tripes et les sentiments viennent humaniser et décomplexer la schizophrénie, souvent vue comme la maladie de la démence et de la folie. C’est pour cette raison que Thibault Tranchant a accepté de co-écrire certains passages, mais aussi pour libérer la parole autour de la maladie, rendre la discussion plus simple, moins hésitante et casser les tabous qui existent.

A la fin du livre, Gringe dédicace une partie des frères qui ont influencé sa vie, des frères Gallagher, membres fondateurs d’Oasis remerciés pour l’indiscipline et le look des années collège, aux frères Wachowski, réalisateurs des films Matrix. Chacun de ces duos vient refléter la relation fusionnelle et parfois instable qui existe entre Guillaume et Thibault. Au-delà des liens du sang, l’auteur se rend ainsi compte que Thibault est son meilleur ami, l’épaule sur laquelle il pourra toujours se tenir.

Ailvin Tourtelier