février 16

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Le mouvement antivaccin : une défiance politique plus que médicale.

Les antivaccins construisent leur lutte sur des opinions politiques et des méfiances envers la communication des autorités. Sur les réseaux sociaux, les arguments scientifiques ne suffisent pas.

« Mon corps, mon choix ! » Ce slogan féministe est aujourd’hui repris et détourné par les opposants à la vaccination contre le coronavirus. Ils sont présents dans les manifestations, quelle qu’en soit la lutte principale. Ils se joignent aux cortèges partout en France pour protester contre le gouvernement et sa gestion de la crise sanitaire. On les appelle les antivaccins. Ce nom évocateur est compréhensible par ce seul chiffre : 94 % d’entre eux ne souhaitent se faire vacciner sous aucun prétexte contre le coronavirus, d’après un sondage Odoxa-Dentsu Consulting pour Franceinfo et le Figaro du 12 novembre 2020. À titre de comparaison, ce même sondage montre que 50 % des Français refuseraient la vaccination anti-Covid. Un sondage plus récent (publié le 3 janvier), du même institut, avance même le chiffre de 6 Français sur 10 qui refuseraient cette injection.

Pour pallier cette défiance grandissante, les représentants des différents bords politiques appellent à plus de transparence sur la stratégie de vaccination. Adrien Quatennens, figure de la France Insoumise dénonçait ce manquement devant l’hémicycle le 16 janvier dernier, pointant « les données partielles » à disposition. Sur Europe 1, Jordan Bardella, numéro 2 du Rassemblement National se disait « favorable à la libre vaccination de nos compatriotes » tout en demandant « la transparence sur ce vaccin » car, selon lui, « l’Union Européenne […] est très opaque sur les négociations ». Il a également accusé le gouvernement d’être « responsable de la perte de confiance ». Finalement, le premier ministre a lui-même tenté de faire toute la transparence sur la stratégie vaccinale, accompagné du ministre de la Santé Olivier Véran, lors d’une séance d’explication devant l’assemblée. Le but affiché : regagner la confiance des Français.

Les CSP+ plus méfiantes envers les vaccins

Jocelyn Raude, maître de conférences en psychologie sociale à l’école des Hautes Etudes en Santé Publique de Rennes, et Judith Mueller, épidémiologiste des maladies émergentes, montrent dans un article scientifique que ce n’est pas le manque d’information qui est à l’origine de la défiance des antivaccins. Ils écrivent : « Il est souvent tentant pour les acteurs de la santé publique d’attribuer la réticence d’un nombre croissant de personnes à se faire vacciner, à un manque d’information sur la vaccination. […] Mais ce sont les classes moyennes supérieures qui sont parmi les plus méfiantes vis-à-vis de la vaccination […] Les membres de ces catégories socioprofessionnelles sont généralement diplômés de l’enseignement supérieur et plutôt bien informés sur les questions de santé publique. »

Un groupe de chercheurs français publiait, dans le magazine médecine/sciences en mai 2020, un article sur l’hésitation vaccinale et le profil des parents qui hésitent à faire vacciner leur enfant. Ils trouvent une corrélation entre les trois facteurs suivants : l’engagement dans les décisions de santé ; la confiance dans les autorités et la médecine traditionnelle ; la propension à retarder ou refuser la vaccination de leur enfant. Ils expliquent que plus des parents sont engagés dans les décisions de santé, et moins ils ont confiance dans les autorités et la médecine conventionnelle, plus ils seront à même de refuser ou de retarder une vaccination pour leur enfant. A cette observation, ils ajoutent une autre variable : le niveau de diplôme. Ils expliquent que « les parents ayant au moins le baccalauréat exprimaient un moindre niveau de confiance [envers les autorités] et, à l’inverse, un niveau d’engagement [dans les décisions de santé] plus élevé. »

« Part de parents hésitants vis-à-vis de la vaccination selon le degré d’hésitation vaccinale et le niveau de diplôme. Parents d’enfants âgés de 1 à 15 ans résidant en France métropolitaine, Baromètre santé 2016 », d’après médecine/sciences

Les antivaccins plus nombreux en temps de crise

Si les CSP+ sont plus à même de refuser la vaccination, alors c’est que la décision n’est pas prise essentiellement par manque d’information ou par mésinformation, mais bel et bien par volonté politique, du fait de la médiatisation du sujet. C’est ce qu’expliquent Jocelyn Raude et Judith Mueller : « La médiatisation de ces questions complexes autour de la sécurité et de l’efficacité des vaccins semble ainsi avoir créé […] un nouveau « marché » cognitif sur lequel de nombreux acteurs politiques […] vont clairement se positionner sur la vaccination alors qu’ils s’intéressaient peu ou pas à ces questions jusqu’à l’émergence de ces controverses dans l’espace public. » Avec la crise sanitaire, de nombreux spécialistes en médecine sont apparus sur les plateaux de télévision ou dans les tribunes des journaux. À commencer par le professeur Didier Raoult ou bien le docteur Louis Fouché, aux visions hétérodoxes. Le second se présente comme antivaccin et a initié le collectif RéinfoCovid qui donne une vision de la situation sanitaire qui va à l’encontre du discours alarmiste du gouvernement.

Ce phénomène de critique de la gestion d’une situation de crise sanitaire est récent, mais n’est pas nouveau. Jocelyn Raude explique à FranceInfo qu’avec l’échec de la campagne de vaccination contre la grippe H1N1 de 2009, des critiques politiques sur des sujets médicaux émergent. « Ça commence par le fait qu’on va commander énormément de doses, et qu’au final on aura que 10% des Français vaccinés. Donc on voit émerger à ce moment-là une première critique sur l’utilisation des fonds publics. » La question politique est alors au centre des discussions sur la santé. « D’une certaine manière la vaccination est train de devenir une sorte de référendum pour ou contre le gouvernement, pour ou contre le système actuel et la manière dont est gérée la crise », témoigne à FranceInfo l’enseignant-chercheur.

Le phénomène de médiatisation des spécialistes en temps de crise n’est pas non plus une nouveauté. En mars 2019, Jocelyn Raude et Judith Mueller écrivent dans leur article scientifique que « depuis la fin des années 2000, on assiste à une instrumentalisation croissante de la question vaccinale […] qui permet à des groupes d’activistes […] d’accroître leur notoriété et leur visibilité dans l’espace public. » Et de souligner que « les sites internet qui proposent des discours vaccino-sceptiques sont aujourd’hui beaucoup plus nombreux que ceux qui défendent la vaccination. »

« Les nouvelles technologies nous enferment dans une bulle cognitive »

Le développement des Nouvelles Technologies d’Information et de Communication (NTIC) a permis l’expansion du phénomène de reproduction de nos convictions politiques. Les réseaux sociaux sont construits d’une telle façon que nous ne voyons que des contenus qui correspondent à ce que nous pensons déjà. Le cybermilitant américain Eli Pariser a ainsi conceptualisé en 2011 la bulle de filtres. Jocelyn Raude et Judith Mueller explicitent cette idée : « sous l’emprise des algorithmes, les médias sociaux sélectionnent les informations plus ou moins fiables qui nous sont transmises en fonction de nos préférences et de celles de notre entourage. Les nouvelles technologies tendent ainsi à nous enfermer dans des bulles cognitives dans lesquelles seules les informations qui confortent nos convictions initiales peuvent pénétrer. »

Après toute cette théorie, un exemple concret. Rémi, étudiant en biologie, a une grand-mère qui est antivaccin. « Elle croit que le vaccin peut modifier ton ADN. » D’après lui, elle est très méfiante envers les médias traditionnels. « Elle dit que la télé c’est de la merde…mais elle s’informe sur Facebook et quand tu regardes ce qu’elle partage, c’est de l’extrême droite et de l’extrême gauche. » Ses idées fixes vont jusqu’à entacher la relation qu’elle a avec son petit-fils : « ça doit faire 6 mois que je l’ai pas vue et que je lui ai pas parlé. Pour la protéger du Covid, mais aussi en partie à cause de son côté antivaccin. », confie l’étudiant.

Noé GIRARD-BLANC