février 20

Commercialisation du cœur artificiel Aeson : un espoir pour le secteur médical

C’est une nouvelle chance pour les milliers de patients souffrant de maladies cardiaques en France. Aujourd’hui, attendre une greffe de cœur peut parfois prendre plusieurs mois, voire années. Mais cette problématique pourrait bien avoir trouvé sa solution. Après douze longues années de travail, la société française Carmat reçoit le 22 décembre 2020 la certification européenne « CE » pour commercialiser son cœur biomécanique, surnommé Aeson, dans vingt-sept pays de l’Union. Une consécration pour cette entreprise créée en 2008, qui souhaite pallier au manque de greffons qui accable de nombreux pays, dont la France.

900 grammes d’espoir. C’est la masse de la prothèse cardiaque Aeson qui sera commercialisée au prix de 150 000 euros l’unité, dès le deuxième trimestre 2021. « C’est un nouveau chapitre qui s’ouvre pour la société, nous qui avons été accusés de faire beaucoup de promesses et d’avoir peu de résultats. » s’enthousiasme le directeur général de Carmat, Stéphane Piat, dans les lignes de La Tribune. Véritable concentré de technologies, le cœur est composé de deux cavités ventriculaires et d’une bio-membrane qui fonctionne grâce à deux délicates pompes. Via ce système, l’organe — constitué de matériaux « bio-synthétiques » pour prévenir le rejet et les accidents vasculaires — mime le mouvement de la paroi ventriculaire d’un cœur humain. Un dispositif qui permet d’assurer le rôle de redistribution du sang dans tout l’organisme du patient. « On mystifie le cœur, que certains associe encore comme le siège des émotions, mais elle n’est en réalité qu’une pompe ! Le système est certes assez complexe, mais reste substituable par des éléments mécaniques. » précise Jean-Louis Touraine, professeur de médecine et président de France Transplant. 

Destiné surtout pour permettre l’attente d’un greffon naturel, cet organe artificiel pourrait toutefois être implanté pour une durée indéfinie. Un immense espoir pour les patients qui sont aujourd’hui sur liste d’attente pour un greffon. 

Avant d’inonder le marché international, le dispositif est destiné pour l’instant exclusivement aux Européens, comme le précise un communiqué publié par Carmat : « En 2021, la société prévoit de se concentrer sur l’Allemagne et la France, qui représentent ensemble 55 % du marché des dispositifs d’assistance circulatoire mécanique (MCS) dans l’Union européenne ». À terme, ce seront cinq centres hospitalo-universitaires (CHU) français qui pourront utiliser cette technologie : la Pitié-Salpêtrière à Paris et les CHU de Lyon, Lille, Toulouse et Rennes. 

Un coeur qui arrive après une année 2020 difficile 

L’arrivée d’Aeson dans la tempête sanitaire redonne un sourire prudent au corps médical. Bien que la greffe de cœur reste une priorité absolue, même en temps de Covid, le professeur Jean-Louis Touraine assure : « 2020 a été une année compliquée, y compris pour les transplantations cardiaques ». Comme pour confirmer ses dires, l’Agence de biomédecine décide de publier début 2021 les données concernant l’activité du prélèvement et de la greffe d’organes et de tissus sur l’année 2020 en France. Le secteur accuse une chute de 13 % de greffes cardiaques, soit 370 transplantations contre 425 en 2019 ; un constat qui reste « acceptable » pour Michel Stragier, Président de l’association des greffés du cœur de la région PACA, en regard des 26 % de greffes pulmonaires en moins sur l’année 2020 ou encore des – 60 % du pancréas. 

Le président de France Transplant justifie ce bon maintien des greffes de cœur par rapport à d’autres organes, notamment pendant le confinement du mois de mars : « La transplantation cardiaque ne peut pas attendre, sans cœur les patients meurent. C’est d’ailleurs toute la différence avec les transplantations non-prioritaires, comme le rein, qui ont subi une baisse de 29 % en 2020, mais où les malades pouvaient patienter en dialyse le temps que la pression épidémique sur les hôpitaux redescende. Avec le cœur, ce délai n’est pas possible », avant de toutefois nuancer cette prise en charge lors de la pandémie : « Au printemps dernier, presque tout s’était arrêté. Les greffes de cœur ont été maintenues dans des conditions très difficiles, très précaires… Tous les médecins et infirmières en réanimation étaient concentrés sur la prise en charge de malades qui arrivaient tous les jours, au-delà des capacités d’accueil ». 

Face à ces obstacles, Carmat pourrait changer la donne. Malgré un dispositif encore conséquent — le système patient portable comprenant une console de suivi, deux batteries, un sac de transport, le tout pour 3 kg — le cœur artificiel pourrait permettre de sauver de nombreuses vies. Le souhait premier serait d’implanter le cœur Aeson chez les patients en attente d’une greffe. Le temps que celui-ci puisse obtenir un greffon optimal. À la manière du rein et de sa dialyse, il serait donc possible d’obtenir un gain de temps pour les patients atteints de graves pathologies cardiaques, un « luxe bien trop rare aujourd’hui » estime Michel Stragier, lui-même greffé du cœur depuis quinze ans.  

Un moyen de lutter contre la pénurie de greffons

Le dispositif de Carmat pourrait offrir une alternative efficace aux longues attentes de greffes qui occasionnent chaque année en France une soixantaine de décès. Une attente due à une pénurie qui concerne aujourd’hui tous les organes. « Ce sont 500 greffes cardiaques qui sont réalisées chaque année, alors que plus de 10 000 français sont en attente d’une transplantation » précise Stéphane Piat sur FranceInfo. La pandémie n’a donc fait qu’accentuer un phénomène dénoncé par de nombreux médecins depuis « que la greffe cardiaque existe » ironise amèrement la secrétaire et médecin généraliste de France Transplant, Sylvie Guillard, soit 53 ans, date à laquelle la première transplantation cardiaque a été réalisée à la Pitié-Salpêtrière (Paris), le 27 avril 1968.

Les raisons de cette pénurie sont multiples : un taux de refus de prélèvement d’organes élevé, plafonnant à plus de 30 % (33 % en 2020), une hémorragie de personnel médical qui handicape gravement les hôpitaux depuis des années, et un budget alloué aux greffes qui se dilue chaque année dans le budget global des hôpitaux. Pour le président de France Transplant, « Les services de transplantation ne voient presque jamais la couleur de l’argent », faisant écho à une enquête menée en 2019 par l’association sur les causes de la pénurie de transplantations rénales en France. Une enquête que le professeur Touraine juge « transposable à tous les autres greffons ».

Une pénurie qui touche toutes les catégories de la population, mais dont le cœur Aeson ne pourrait en réalité en satisfaire qu’une partie. Michel Stragier pointe du doigt « la taille du cœur de Carmat, qui est énorme » et qui ne peut « s’adresser qu’à une catégorie spécifique de la population. C’est-à-dire que le dispositif n’est valable pratiquement que pour des hommes à forte cage thoracique », saluant tout de même « la possibilité d’éliminer jusqu’à 90 % des médicaments anti-rejets, qui sont très nocifs pour l’homme ». 

Un espoir qui reste toutefois important pour le secteur de la transplantation, qui espère pouvoir profiter rapidement de cette nouvelle technologie qui devrait, d’ici trois ans, atteindre un rythme de production de 300 cœurs artificiels par an.

Arnaud Ciaravino