mars 05

L’instabilité Birmane, du rêve de la démocratie aux cauchemars de la dictature

Un mois après le coup d’État, la Birmanie connaît une révolte sans précédent, sombrant dans la brutale répression de la puissante junte militaire. Retour sur le chemin sanglant d’une longue marche pour la démocratie.

C’est un jeudi sanglant qui entache l’histoire de la Birmanie. Le 4 mars 2021, trente huit manifestants ont été tués par balles à travers le pays, élevant le nombre de morts à une cinquantaine. Le coup d’État du 1er Février 2021 a désormais un mois. Un mois de contestation sans précédent pour ce début de siècle en Birmanie, où chaque jour est un peu plus marqué par des protestations massives en opposition à la junte militaire. Alors qu’une jeunesse révoltée en quête de liberté aspire à des lendemains démocratiques, les oligarques birmans déploient leurs « hommes en vert »,couleur des troupes de la Tatmadaw, les forces armées de la junte. Au moins 770 personnes auraient été arrêtés au cours de rafles policières, 680 restant encore derrière les barreaux, dont de nombreux journalistes. Le pays sombre dans le cauchemar des répressions passées, cicatrices de 46 ans d’autoritarisme, alors qu’il n’y a plus aucun signe de vie de Aung San Suu Kyi. Prix Nobel de la paix 1991 et jusqu’alors à la tête du pays, elle a été arrêtée par les militaires du général Ming Aung Hlaing, auteur du coup d’État. Entre le rêve de la démocratie et les cauchemars de la dictature, l’avenir de la Birmanie vacille sur le fil instable de la révolution.

A l’aube d’un nouveau coup d’État

Dans les grandes allées désertes de la capitale aux dimensions mégalomaniaques, Naypyidaw, les chars défilent avec un cortège de soldats sur le pied de guerre. A Rangoun, la capitale économique, des blindés occupent le parvis de l’hôtel de ville, des scènes qui se reproduisent dans tout le pays. Internet est coupé, les chaînes de télévision réquisitionnées, le Parlement saisi. Le soleil ne s’est pas encore levé sur le Myanmar que son histoire connaît déjà son quatrième coup d’État en 46 ans. Seulement dix ans après la transition démocratique actée en 2011 par le départ de la junte militaire, cette dernière, menée par le général Ming Aung Hlaing, renverse la leader de la Ligue Nationale pour la Démocratie (LND). La conseillère d’État Aung San Suu Kyi est assignée à résidence ainsi que plusieurs membres de son parti, qui avait remporté haut la main les élections législatives de novembre 2020. Un camouflet que la junte n’a pas supporté. Il est inscrit dans la Constitution que les militaires doivent conserver au minimum 25 % des sièges parlementaires, mais sans l’appui de leur parti affilié ; le Parti de l’union, de la solidarité et du développement ; la majorité absolue s’inscrit dans le camp pro-démocratie. Pour les militaires, des millions de cas de fraude, dont des milliers d’électeurs mineurs ou centenaires ont été recensés. Le major général Zaw Min Tun utilise le prétexte de la pandémie pour déclarer le scrutin « ni libre, ni juste ». A cause des risques de contaminations encourus par les électeurs, le major déplore que la participation n’aurait pas été à la hauteur, et que la crise sanitaire aurait perturbé la comptabilisation des voies. C’est donc sous l’impulsion de l’homme le plus puissant du pays, le général Min, que la junte récupère les pouvoirs législatif, administratif et judiciaire. Un homme de paille, Myint Swe, est placé à titre honorifique au rang de président par intérim. Il déclare alors l’instauration d’un État d’urgence sur une durée d’un an, promettant des « élections libres » dès que possible.

« Cette révolution doit gagner »

Après l’onde de choc, c’est une révolution qui gronde en contestation dans tout le pays. Des centaines de milliers de manifestants forment des marées humaines, tsunamis balayant l’interdiction de se réunir alors que la désobéissance civile gagne toutes les grandes villes. « Il faut mettre fin à ce coup d’État militaire » déclare, en réponse à son peuple, l’ambassadeur de la Birmanie aux Nations Unies, Kyaw Moe Tun. D’une voix tremblante d’émotion, il appelle dans sa langue natale ses « frères et sœurs » à continuer la lutte contre la junte. Il déclare enfin « cette révolution doit gagner !» En geste de soutien pour les manifestants, il tend trois doigts levés au ciel. Trois doigts pour trois lettres de l’acronyme CDM, de Civil Disobedience Movement. Symbole de résistance contre la junte, ce signe des trois doigts est inspiré de la trilogie américaine Hunger Games. Dans l’œuvre de Suzanne Collins, c’est une riche et puissante oligarchie qui accapare le pouvoir. A leurs bottes, les « Pacificateurs », des soldats matant la rébellion. Pour la « Gen Z », cette jeune génération de moins de 25 ans, soit 45 % de la population birmane, le parallèle est vite fait entre le best seller et leur situation actuelle. Ces jeunes sont le moteur de la révolte qui secoue le pays, à l’image de Ko Pay, cité par Reuters : « Nous, les jeunes, avions des rêves, mais le coup d’Etat militaire les a brisés, c’est pourquoi nous marchons en tête des cortèges de protestation. » Comme pour lui faire écho, une manifestante de 29 ans, citée par l’AFP, scande aussi :« nous n’avons pas le choix, il est de notre responsabilité de poursuivre la lutte contre l’armée qui nous a volé notre démocratie !» . Comme elle, ils sont nombreux à ne pas avoir connu les sanglantes répressions d’août 1988 qui avaient tué 10 000 étudiants. Ils étaient trop jeunes aussi pour subir directement les oppressions de la révolte de 2007. Tous ont fait leurs premiers pas avec ceux de la transition démocratique de 2011.

« On assiste à l’éveil d’une jeune génération qui se lève, prend des risques, et engage pour la première fois une réflexion sur les fondements politiques de son pays. »

Attachée à ces réformes, élevée dans la haine de la junte militaire cultivée par des parents et des grands parents ayant souffert d’un demi siècle d’oppression, la jeunesse birmane est sur le front de la révolution. Comme le remarque, pour le Figaro, Sophie Boisseau du Rocher, chercheuse associée à l’Institut Français des relations internationales, « on assiste à l’éveil d’une jeune génération qui se lève, prend des risques, et engage pour la première fois une réflexion sur les fondements politiques de son pays. » Sur Internet, Facebook se campe dans les rangs des manifestants. Dans un communiqué officiel le réseau social décrète :« Les événements depuis le coup d’Etat du 1er février, y compris des violences meurtrières, ont précipité la nécessité de cette interdiction.» Alors que Facebook a fermé les comptes affiliés à la junte, le réseau social, très populaire chez les jeunes, devient la pépinière du mouvement de contestation. Plateforme de l’organisation des manifestants, Facebook leur permet ainsi d’orchestrer quotidiennement la grève générale et de porter à l’international leurs revendications. Les reporters locaux se sont aussi servi du canal pour donner un visage à la crise qui secoue leur nation. Sentant le contrôle de l’information lui échapper, la junte a diffusé lundi 22 février via la télévision d’État Myanmar Radio and Television (MRTV) un avertissement aux « rebelles » : « Les manifestants sont en train d’inciter les gens, en particulier des jeunes et des adolescents influençables, à suivre la voie de la confrontation, un chemin au bout duquel ils risquent de perdre la vie. » Comme pour faire écho à ces tentatives de museler l’opposition, l’accès à Internet s’est vu entravé.

« J’ai déjà prévu des lieux de regroupement afin de continuer la lutte. »

L’ONG Netblocks avait déjà alerté dès le 1er février que  « les perturbations des télécommunications ont commencé lundi vers 3 heures du matin (…) et sont susceptibles de limiter la couverture des événements actuels » . Kyaw, un jeune meneur d’un groupe d’une trentaine de membres, confie au Monde que « si, demain, l’armée coupe Internet et nous empêche de nous organiser sur une plus grande échelle, j’ai déjà prévu des lieux de regroupement afin de continuer la lutte. » Et cette lutte porte les teintes rouges qui viennent colorer les marées noires submergeant le pays. Rouge comme la LND, rouge comme les pancartes sur lesquelles on peut lire « Free our leaders », rouge comme le sang de ces manifestants qui ne reculent pas pour que la junte libère Aung San Suu Kyi.

La Dame de Rangoun et le Général

Au cœur du cyclone stagnant sur la Birmanie, il y a deux symboles, un homme et une femme, le général Ming Aung Hlaing, et la Prix Nobel de la paix 1991 Aung San Suu Kyi.

Le premier incarne l’héritage de 46 ans de dictature militaire, l’autre porte les promesses de la démocratie. A 75 ans, la dame de Rangoun n’en est ni à son premier coup d’État, ni à sa première arrestation. En 1988, à la tête d’un large mouvement de mobilisation pacifique elle est finalement assignée à résidence, alors qu’une junte militaire écrase par un coup d’État la démocratisation étudiante du pays. Elle ne sera libérée que le 13 octobre 2010, mais même quinze ans après elle continue de représenter cet idéal de résistance à la junte. Elle qui en fut la bête noire, finit par remporter avec son parti les législatives de novembre 2015 et le 5 avril 2016 elle devient « conseillère d’état » et ministre des affaires étrangères, obtenant de facto un poste équivalent à celui de premier ministre. Elle hérite alors d’un pays à l’histoire divisée par les frontières imposées du temps de l’occupation britannique. A cette époque, comme le rappelle Le Monde, l’écrivain britannique Rudyard Kipling (1865-1936) qualifiait la Birmanie de « pays à nul autre pareil ». Et pour cause, sur les 54 millions de Birmans, 30 % appartiennent aux 135 minorités répertoriées. La plus puissante est celle des Bama. Lors de l’indépendance de 1948, pour maintenir la cohésion nationale, les militaires de cet ethnie s’imposent à la tête du pays. Depuis lors, une vingtaine de guérillas rebelles s’opposent au pouvoir. C’est dans ce contexte très tendu où seule l’armée Tatmadaw retient le pays de sombrer dans les affres du séparatisme ethnique, qu’Aung San Suu Kyi a dû composer de compromis en compromissions avec la junte de Ming Aung Hlaing.

Le Haut-Commissaire de l’ONU aux droits de l’homme, Zeid Ra’ad Al Hussein, accuse le général de crimes contre l’Humanité. Conséquence de ces divisions profondes entre ethnies, un génocide est perpétré à l’encontre de la minorité Rohingyas. De 2017 à nos jours, sous l’impulsion de Ming Aung Hlaing pour mater les rebelles de l’Armée du salut des Rohingya de l’Arakan et sous la complaisance d’Aung San Suu Kyi, l’armée Birmane a massacré 10 000 Rohingyas.La dirigeante du pays a défendu ces généraux devant la Cour internationale de justice de la Haye, assurant que « l’intention génocidaire (ne pouvait pas être) la seule hypothèse ». Un million de Rohingyas aurait cependant fui au Bangladesh. Vivement critiquée par la communauté internationale, la Dame de Rangoun se retrouve isolée de ses historiques soutiens occidentaux. Loin d’être inquiété par l’ONU, le général Ming Aung Hlaing assoit son pouvoir sur le pays en ayant écrasé les rebelles de l’État d’Arakan. Ming et sa junte sont les partisans d’un avenir autoritaire pour le Myanmar, appellation signifiant « les premiers habitants du monde » en référence à un royaume du XIII ème siècle. En renversant le parlement sous contrôle d’Aung San Suu Kyi, les militaires continuent d’appliquer leur tactique du Divide and Rule hérité de l’empire britannique, diviser pour mieux régner.

Diplomatie hésitante

A l’international, les réactions se font remarquer par leurs formules chocs, mais peu par leurs actions effectives. Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres « condamne fermement » le coup d’État observant que « ces développements portent un coup dur aux réformes démocratiques en Birmanie. » Les Nations Unies sont pour autant pieds et poings liés par le veto du grand voisin Chinois. La Birmanie est un point central dans son projet de la route de la soie, et des sanctions économiques seraient un frein à son développement dans le pays. Du côté de la Maison Blanche, son porte parole Jen Psaki annonce dès le 1er février que « les Etats-Unis s’opposent à toute tentative de modification des résultats des récentes élections ou d’entrave à une transition démocratique en Birmanie et vont agir contre les responsables si ces mesures [les arrestations] ne sont pas abandonnées. » Ses actions cependant se font attendre. Il en va de même du côté de la délégation des 27 ministres des affaires étrangères de l’Union Européenne. Ils appellent de concert la Birmanie à « adhérer aux normes démocratiques .» Des sanctions économiques sont à venir et frapperont les intérêts des militaires, ces « entrepreneurs qui détiennent des pans de l’économie », comme le précisait le haut représentant Josep Borrell, le lundi 22 février. Le mercredi 24 février, c’est au tour de la diplomatie régionale d’entrer en scène avec hésitation. Le ministre des affaires étrangères birman nommé par la junte, Wunna Maung Lwin , s’est rendu à Bangkok pour dégager un accord et mettre fin aux sanglantes manifestations. En réponse à cette diplomatie hésitante, les manifestants scandent « arrêtez de négocier avec eux » comme le soulignent des correspondants de l’AFP.

Un sanglant prix à payer

Alors que la diplomatie stagne, que les militaires resserrent l’étau sur des manifestations quotidiennes toujours plus massives, la menace d’une escalade meurtrière se confirme : le bilan s’alourdit avec les dix-huit victimes du dimanche sanglant le 28 février et les trente huit morts de ce jeudi noir. L’ONU quant à elle, constate avec impuissance : « Ces morts sont dues à l’utilisation de balles réelles pour tirer sur la foule.» Pour le directeur adjoint de la division Asie à Human Rights Watch, Phil Robertson, « la nette escalade du recours à la force létale dans plusieurs villes du pays (…) est scandaleuse et inacceptable et doit être immédiatement stoppée ». Mais pour l’heure, rien ne semble pouvoir éteindre l’incendie révolutionnaire embrasant le pays comme une poudrière. Entre espoirs démocratiques et répressions de la junte, la Birmanie, aux cris des « à bas la dictature militaire », vacille au bord de l’abîme révolutionnaire.

ORI Alexandre