mars 20

2 ans et demi après le meurtre de Jamal Khashoggi, Mohammed ben Salmane visé par une plainte

Reporters sans frontières a annoncé ce lundi déposer une plainte pénale en Allemagne contre le prince héritier d’Arabie saoudite ainsi que d’autres responsables saoudiens pour crimes contre l’humanité. Les accusations sont basées sur un rapport américain déclassifié affirmant que Mohammed Ben Salman a « validé » l’assassinat de Jamal Khashoggi, journaliste saoudien en 2018.

Cette plainte est une première mondiale. L’organisation non-gouvernementale Reporters sans frontières (RSF) a déposé une plainte en Allemagne le 1er mars visant notamment le prince héritier d’Arabie saoudite. L’ONG dénonce la responsabilité de Mohammed ben Salmane (MBS) dans l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi. Les accusations de « crimes contre l’humanité » concernent aussi l’emprisonnement de 34 journalistes dont 33 qui sont toujours en détention en Arabie Saoudite. Reporters sans frontières a déposé un dossier « de plus de 500 pages » auprès du Procureur général de la Cour fédérale de justice de Karlsruhe. Selon le communiqué de RSF : « Le système judiciaire allemand est le plus adapté pour recevoir une telle plainte. La législation allemande lui donne en effet compétence sur les principaux crimes internationaux commis à l’étranger, et les tribunaux allemands se sont déjà montrés prêts et disposés à poursuivre des criminels internationaux. »

Affiche brandie par des manifestants à Istanbul 2 ans après le meurtre de Jamal Khashoggi. OZAN KOSE / AFP

Ces accusations sont en partie fondées sur le rapport publié le 26 février par les services de renseignements américains. Ce rapport atteste de la responsabilité de Mohammed Ben Salman dans l’assassinat du journaliste saoudien. Ce document de quatre pages était gardé secret par Donald Trump. Joe Biden, son successeur, a décidé de le déclassifier permettant à la direction du service des renseignements d’affirmer : « Nous sommes parvenus à la conclusion que le prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammed Ben Salman, a validé une opération à Istanbul, en Turquie, pour capturer ou tuer le journaliste saoudien Jamal Khashoggi ». Le ministère des affaires étrangères saoudien a réfuté ce rapport en déclarant qu’il est “injustifié et inexact”. 

Les faits remontent au mardi 2 octobre 2018. Ce jour-là, Jamal Khashoggi entre dans le consulat de l’Arabie Saoudite à Istanbul. C’est la dernière fois que l’on va pouvoir apercevoir le journaliste saoudien. Depuis l’arrivée au pouvoir de Mohammed Ben Salman, Jamal Khashoggi était devenu un dissident du régiment dénonçant « un virage très répressif ». Il décide donc de s’exiler aux Etats-Unis où il réussit à obtenir une chronique au Washington Post lui permettant d’affirmer encore plus ouvertement son opposition au régime du prince héritier saoudien. Mr Khashoggi se rendait initialement au consulat d’Arabie saoudite en Turquie pour une « formalité administrative » dans le but de se marier avec sa femme turque, Hatice Cengiz. C’est justement sa femme qui va alerter les médias et le gouvernement turc de la disparition de son mari après des heures d’attente. C’est le journaliste lui-même qui avait donné cette consigne à sa femme.

Investigation internationale

Cette « mystérieuse » disparition va pousser des médias occidentaux ainsi que les médias turcs à enquêter. Le 10 octobre, 8 jours après le meurtre de Khashoggi, des journaux turcs publient des images de vidéosurveillance permettant d’affirmer qu’un groupe d’une quinzaine de personnes se sont déplacés en personne au consulat le même jour. Par la suite, on apprend que ces quinze personnes ont commandité le meurtre du journaliste saoudien, sous le commandement de Mohammed Ben Salman. Dans ce groupe, on retrouve Salah Al-Tubaig, un médecin légiste qui a eu pour rôle, selon l’enquête turc de démembrer le corps du journaliste, Mustafa Al-Madini utilisé comme doublure de Khashoggi pour faire croire qu’il avait bien quitté le consulat. L’ensemble de cette équipe de 15 Saoudiens était dirigée par Maher Mutreb, un conseiller proche du prince héritier.

Mustafa Al-Madini (à droite) quittant le consulat saoudien avec les vêtements de Jamal Khashoggi (à gauche) à l’exception des chaussures. CNN

Riyad dans un premier temps a joué la carte du déni en assurant que le journaliste saoudien avait quitté les lieux par une autre porte. CNN, la chaîne d’information américaine révèle le 22 octobre 2018 des images de vidéosurveillance du 2 octobre montrant Mustafa Al-Madini sortir du consulat avec les habits du journaliste. Problème, les chaussures portées par la doublure ne sont pas les mêmes que celles portées par Khashoggi avant son entrée dans le consulat. Ce document a permis de dénoncer le « subterfuge » tenté par le groupe saoudien. Le 20 octobre, face à la tournure internationale de cette crise politique saoudienne, Riyad décide de faire publier par l’agence de presse officielle saoudienne une version des faits reconnaissant la mort de Jamal Khashoggi. Avouer le meurtre ? Non, Riyad annonce que le journaliste est mort suite à une rixe : « Les discussions qui ont eu lieu entre lui et les personnes qui l’ont reçu au consulat saoudien à Istanbul ont débouché sur une bagarre et sur une rixe à coups de poing avec le citoyen Jamal Khashoggi ; ce qui a conduit à sa mort… Que son âme repose en paix ».

« Une première mondiale »

Cette version des faits appuyée par les gouvernements alliés, mais majoritairement critiquée sur la scène internationale va pousser un tribunal de Riyad à enquêter. En septembre 2020, le verdict final tombe. Annulation de 5 mises à mort prononcées en décembre dernier contre des Saoudiens ayant « directement participé à l’assassinat ». Condamnation de huit accusés (dont l’identité n’a pas été révélée) pour des peines allant de 7 à 20 ans de prison. Un verdict jugé « sans aucune légitimité juridique ou morale » par la rapporteure spéciale de l’ONU, Agnès Callamard soupçonnant la véracité du procès. À ce-jour, le corps de Jamal Khashoggi n’a pas encore été retrouvé. La plainte déposée par RSF a un objectif clair : « L’ouverture officielle d’une enquête en Allemagne sur les crimes contre l’humanité en Arabie saoudite serait une première mondiale, précise le directeur de RSF Allemagne, Christian Mihr. Une première qui pourrait ne pas être une dernière contre l’Arabie saoudite le 2ème pays au monde comptant le plus de journalistes détenus en prison derrière la Chine.

Tom TRICHEREAU