mars 26

Les échecs, un jeu millénaire qui revient au goût du jour

Le jeu a la côte en partie grâce à la sortie de la série Netflix la plus visionnée : The Queen’s Gambit. Malgré son apparence « oldschool », l’échiquier sort des placards et intéresse des milliers de jeunes.

Capture d’écran d’un stream sur la chaîne Twitch d’Andreea Navrotescu

En octobre 2020, la série The Queen’s Gambit (le Jeu de la Dame en version française) battait des records d’audience sur Netflix. Selon la plateforme, quelque 62 millions de personnes ont regardé au moins les deux premières minutes de cette minisérie qui comptent de nombreux fans. L’actrice Anya Taylor Joy y interprète une championne d’échecs internationale passée par l’orphelinat et une addiction aux médicaments. Ce réel succès semble inattendu pour une fiction dont le cœur de l’intrigue se concentre sur un domaine très spécifique : les échecs. L’engouement vient-il du personnage de Beth Harmon, une jeune femme qui excelle dans une discipline à l’élistisme revendiqué et à la forte dominance masculine ? Peut-être. Mais ce que constate la communauté échiquéenne c’est que la série a fait le pari de la fidélité aux règles et les joueurs ont, pour la plupart, apprécié cet effort scénaristique. 

« A ma grande surprise, bien qu’il y ait déjà eu des films et des séries qui mettent en scène des joueurs d’échecs, les réalisateurs de The Queen’s Gambit ont fait un travail fantastique. Les acteurs, eux, ont rendu ça sexy et intéressant » constate Andreea Navrotescu, sextuple championne de France jeune d’échecs et membre de l’équipe de France féminine. Fille d’un membre de l’équipe d’échecs de Roumanie, la vie de cette jeune femme agée de 24 ans est rythmée par les échecs depuis ses 5 ans. Andreea loue ce qu’a amené la série au monde échiquéen : “ J’ai toujours pensé que le problème des échecs, c’est le manque d’attrait visuel”. En effet, contrairement au foot ou au tennis pour lesquels il n’y a pas besoin de comprendre en profondeur le jeu pour le regarder, les échecs nécessitent une connaissance des bases.

« Le côté “papy-amateur” qui joue dans les parcs est en train de disparaître. On touche un public de plus en plus jeune et ça fait plaisir »

« C’est vraiment sur la bonne voie, le côté “papy-amateur » qui joue dans les parcs est en train de disparaître. On touche un public de plus en plus jeune et ça fait plaisir » affirme Andreea  qui a lancé sa chaîne Twitch pour compenser l’absence de tournoi à cause  du premier confinement. Cela lui a apporté une certaine visibilité dans un domaine où les femmes joueuses d’échecs et streameuse se font rares. Tout comme cette championne, d’autres joueurs (professionnels ou amateurs) se sont lancés sur la plateforme de streaming pendant la pandémie. C’est le cas de Lampi0n, de son vrai nom Matthieu Soulabaille, qui a commencé son aventure Twitch en juillet dernier. « Avec Internet les grands joueurs d’échecs peuvent s’exprimer plus librement, et on peut mieux les connaître. » explique le joueur de 27 ans, « Avant on les connaissait un peu grâce aux médias traditionnels, mais c’était très sérieux. »

Le stream permet à ce jeu millénaire de gagner en popularité chez les jeunes. Hikaru Nakamura, classé dans le top 10 mondial au classement de la FIDE (Fédération Internationale des Échecs), est suivi par plus d’un million de personnes sur sa chaîne Twitch. Le nombre de visionnages en direct est également considérable : en moyenne, 25 000 personnes regardent ses streams. Depuis août 2020, il a aussi rejoint une structure E-Sport (club qui regroupe sous la même bannière des joueurs professionnels de jeu vidéo) du nom de TSM. L’intérêt grandissant de ces structures pour les joueurs d’échecs sur la plateforme constitue un soutien implacable dans cette popularisation. L’E-Sport permet d’amener des sponsors, de la visibilité et participe au développement des échecs.

Du côté des magasins et des sites de vente de jeux d’échecs en ligne, les vendeurs constatent également un renouvellement de la clientèle, en partie dû à deux phénomènes. L’instauration du premier confinement et la série. “Les gens qui étaient à la maison se sont mis aux échecs, car ils avaient plus de temps à consacrer au jeu” constate Nathalie Bacrot, gérante du site en ligne Alpha Échecs et femme d’Étienne Bacrot, 2ème meilleur joueur français d’échecs. Le constat est le même pour Franck Mathais, le porte-parole du groupe Jouéclub. « Nous avons doublé nos ventes en ligne de jeux d’échecs depuis le 23 octobre, date de sortie de la série Netflix, par rapport à la même période l’an dernier. » développe le vendeur auprès du Figaro, dans un article paru le 11 novembre 2020. Si les vendeurs sont comblés, c’est aussi le cas des développeurs de jeux d’échecs en ligne. Sur Chess.com, une application d’échecs connue dans le monde entier, on retrouve aujourd’hui plus de 61 millions de joueurs, soit 2 fois plus qu’en 2018. Il y a 1 million de joueurs actifs chaque jour selon le site.

Actuellement, la fédération française d’échecs comptabilise 70 % de licenciés de moins de 20 ans. La montée en puissance des échecs passe par l’acceptation d’une communauté plus jeune et moins expérimentée. La transmission et la bienveillance véhiculés sur les plateformes contribuent à la démocratisation du plateau noir et blanc.

Les échecs, un sport à part entière ?

Les échecs sont-ils un véritable sport ? Si les sceptiques disent qu’ils ne demandent pas de condition physique ou encore qu’un ordinateur fait au moins aussi bien qu’un être humain, les échecs ont été reconnus comme un sport à part entière par le Ministère depuis le 19 janvier 2000. Malgré les a priori, ils demandent une condition mentale excellente. En compétition, il faut suffisamment d’endurance pour enchaîner les parties de cinq, six heures voire plus, et tout cela sous la pression. Un champion doit savoir gérer son stress et conserver la concentration nécessaire pour maintenir son niveau de jeu. Avec la pandémie, les échecs prennent un nouveau tournant. En 2020, quatre structures E-sports américaines valorisées à plus de 100 millions d’euros ont investi sur des joueurs d’échecs, dont Cloud 9 qui a recruté Andrew «penguingm1» Tang. Âgé de seulement 20 ans, il est numéro 1 mondial en bullet (une partie où chaque joueur a une minute pour jouer) . En France, l’exemple parfait est celui d’Andreea Navrotescu. Cette grande joueuse professionnelle d’échecs a été recrutée fin 2020 par Vitality, plus grande structure E-Sports française. Avant elle, aucun joueur professionnel français d’échecs n’avait intégré une équipe E-Sports. Une avancée qui montre à la fois la progression des échecs dans le monde du sport, et une reconnaissance officielle.

Loïc Travadon : “je n’ai personnellement jamais trouvé ce jeu oldschool”

Loïc Travadon, fier membre du club d’échecs de Cergy-Pontoise © Niki Riga

Loïc Travadon, 19 ans, est double champion de France d’échecs en titre dans les catégories jeunes. Il est joueur professionnel mais aussi enseignant.

C’est quoi ton quotidien de joueur d’échecs ?

Je m’entraîne avec mon coach, je révise mes ouvertures pendant des heures et des heures avant chaque partie. J’analyse les parties précédentes de chaque adversaire dans leurs moindres détails afin d’adapter mon jeu.

Est-ce que tu penses qu’il y a un réel regain d’intérêt des jeunes pour les échecs ?

Je pense que oui, il y a un regain d’intérêt pour le jeu d’échecs et je suis sûr (j’espère) que cela va durer, car il y a tellement à apprendre, rien que le jeu en lui-même, mais aussi les valeurs associées.

Avec la série The Queen’s Gambit, il y a eu une large médiatisation des échecs. Cela a participé à rendre ce jeu moins « oldschool » à ton avis ?

Il est sûr que la série ainsi que les réseaux sociaux ont participé à rendre plus visible le monde des échecs, mais je n’ai personnellement jamais trouvé ce jeu « oldschool ». 

Quel est ton avis sur les échecs en ligne et les nombreux streams d’échecs ?

 Les échecs en ligne et les nombreux streams montrent que ce jeu peut lui aussi s’adapter au plus grand nombre. Les échecs en ligne pour un compétiteur comme moi ne pourront jamais remplacer le jeu en réel.

Comment tes amis au collège et au lycée percevaient le fait que tu jouais aux échecs ? 

La plupart trouvaient ça original et me prenaient pour un génie [rire]. Évidemment, une minorité trouvait cela ringard et dépassé, mais il ne faut pas s’arrêter sur l’avis des gens.

Pierre-Alexandre Marquet, Dylan Vandevoorde, Raphaëlle Hutin