mars 28

Scolarité dans le milieu carcéral, une peine à double tranchant

Les jeunes détenus peinent à suivre un projet éducatif viable en prison. Le fossé entre ces personnes et l’enseignement s’accentue dès leur arrivée dans le milieu carcéral.

Les mains moites. Le pouls qui s’accélère. Seule face à la porte d’entrée de sa classe. Seule, face à quinze élèves. Des néons qui clignotent, un tableau blanc, des chaises inconfortables… Une salle “lambda” à quelques exceptions près. Les barreaux visibles au niveau des fenêtres, le bouton-poussoir nécessaire en cas d’émeutes nous rappelle que cette rentrée n’est pas tout à fait anodine. Dans la classe de la Maison d’Arrêt de Nice, quinze prisonniers, âgés d’une vingtaine d’années en moyenne, s’entassent dans une salle de 25m2 et suivent un cours. Malgré des profils très hétéroclites, Mme Tourne identifie trois types d’élèves : “Il y a ceux qui sont là pour la réduction de peine, ceux qui sont là pour la même raison mais trouvent un intérêt au final et ceux qui sont motivés dès le départ.” Faute de moyens, ce cours ne fait pas de distinction de niveaux.                                                                            

En dépit de la réglementation, ces jeunes adultes doivent s’accommoder à des conditions de détention précaires : nuisances sonores, dégradation des locaux et des cellules surchargées. Ces circonstances ne sont pas optimales pour une bonne scolarisation explique Mathieu Deflandre, enseignant à la prison de Vivonne (Vienne) depuis quatre ans : « En maison d’arrêt, ils sont souvent trois ou quatre dans une cellule de moins de 10m2 avec des personnes qui ne sont pas dans la même dynamique, c’est très difficile pour eux de réviser ». De plus, les propositions d’études qui leur sont faites sont minimes. Une majorité des formations sont tournés vers des voies professionnalisantes : « ils peuvent seulement passer le brevet des collèges professionnels, mais pas le général. On ne propose qu’un seul brevet d’études professionnel (BEP) car matériellement, on n’a pas les moyens d’en enseigner d’autres » témoigne l’enseignant.           

Avec la Covid, le nombre de détenus accueillis en classe a été divisé par trois sans aucune possibilité de distanciel. Crédit Photo : Pexels.

 « Ce n’est que du bricolage. On a aucune directive, on se sent abandonnés. »

La situation sanitaire actuelle touche particulièrement les étudiants prisonniers. Les consignes à respecter sont très strictes par peur de créer des clusters. Depuis le premier confinement, une grande majorité des prisons françaises n’accueillent pas les professeurs. Les connexions internets interdites au sein des salles de classes et des cellules, compromet fortement la tenue des cours. “Entre septembre et la Toussaint on avait des cours normaux. Depuis, ce n’est que du bricolage. On a aucune directive claire, on se sent abandonnés ” explique Julie Muller, responsable de l’enseignement à la Maison d’Arrêt de Nice. Les cours en papier sont transmis aux surveillants des prisons et les professeurs correspondent par écrit avec les détenus. Une manière d’enseigner qui peine à fonctionner puisqu’un grand nombre d’entre eux ont complètement abandonné les études. Pour les jeunes prisonniers, dont l’éducation est obligatoire jusqu’à 16 ans, des dispositifs sont mis en place afin de réduire la probabilité d’échec scolaire.

On compte 752 détenus mineurs dans les établissements carcéraux en France selon les chiffres de l’Administration Pénitentiaire. Ce type de détenus représente 1 % de la population carcérale française. Ruptures psychologiques, familiales, scolaires, manque de qualification, mais aussi absence de projets professionnels. Ces différentes caractéristiques font que ces jeunes marginalisés se retrouvent en détention.

Les mineurs peuvent être placés dans trois types d’établissements : les établissements pénitentiaires pour mineurs (EPM), les quartiers pour mineurs au sein des prisons pour adultes, ou encore au sein des Centre Éducatif Fermé (CEF). Les EPM permettent selon la mission d’information sur la réinsertion des mineurs enfermés, réalisée par le Sénat en 2018 de garantir la séparation effective des mineurs et des majeurs et offrent un suivi éducatif renforcé. En théorie, les CEF permettent aussi d’offrir un cadre propice à un travail éducatif en ne comptant qu’une douzaine de jeunes dans leurs rangs. Mais sur le terrain, la réalité est toute autre. La principale difficulté pour ce type d’établissement est de trouver des enseignants qualifiés. Faute de temps et d’argent, ils se tournent vers de jeunes enseignants « inexpérimentés » qui ne peuvent assurer le suivi stable d’un programme éducatif. Ce programme comprend entre dix et quinze heures de scolarité hebdomadaire avec un effectif restreint: « Je suis la seule enseignante et j’ai qu’une éducatrice scolaire à mes côtés pour assurer l’ensemble du suivi éducatif », affirme Murielle Blondeau, enseignante au CEF de Clermont-Ferrand depuis 6 ans.     

La transmission de savoir restant un enjeu majeur, l’éducation nationale se charge de dispenser les cours. Lorsqu’un poste est vacant, un appel à candidature est lancé au sein de l’académie concernée. Les enseignants peuvent ainsi postuler, mais « ce monde fait peur » assure Mme. Tourne. « On est enfermé, il fait froid, c’est vétuste. Si on n’a pas la passion et le courage, rien ne donne envie d’y aller. » poursuit l’enseignante. Pour les vacataires cela représente des heures en plus de celles des cours « traditionnels » et ces dernières ne font pas l’unanimité. En 2016, seulement 1 334 postes vacataires existaient en France pour 66 678 détenus. Un nombre d’emplois insuffisant caractéristique de la difficulté rencontrée par les prisonniers à obtenir un enseignement.

Encadré

Prison école d’ Oermingen, un exemple d’établissement “sans barreaux”

La prison école apparaît comme une alternative pour favoriser la réinsertion des détenus en mettant en valeur un enseignement et un apprentissage professionnalisant. Cette initiative a vu le jour en 1947 à Oermingen dans la Moselle. Sur 253 prisonniers en 2018, l’établissement comptait 71 travailleurs en ateliers, 50 employés aux services généraux ( cuisine ménage…) et 84 stagiaires en formation professionnelle ( soudeur carreleur…).  Ici, pas de mur d’enceinte, de simples grilles derrière lesquelles se dégagent des arbres et des champs à perte de vue. Ce centre d’un autre genre est réservé aux jeunes condamnés de 18 à 25 ans n’ayant pas à subir une peine supérieure à 5 ans de réclusion. Les offres d’emploi sont proposées par des concessionnaires extérieurs. Un réveil matinal pour ces travailleurs puisque les employeurs exigent des journées complètes de 7h15 à 12h45. Si la rémunération se fait au compte-goutte, cela ne dérange pas les détenus qui semblent satisfaits de cette opportunité et voient ici une chance de se réinsérer dans la société. Malgré les promesses de ce programme, la prison école d’Oermingen fait figure d’exception en France. 

Tanguy Tricoire, Tom Trichereau, Eliot Francomme