mai 14

Face au bouleversement climatique, l’agonie des forêts méditerranéennes

La sensation d’un été de plus en plus chaud n’est pas qu’une illusion. Une récente étude parue en juin 2020 dans la revue Journal of Climate confirme la sensibilité particulière de la région méditerranéenne au changement climatique. Un véritable danger pour les forêts du sud-est de la France, pourtant adaptées à un climat sec et chaud. En réponse, les scientifiques tirent la sonnette d’alarme, car à ce rythme, les profonds changements climatiques laisseront, d’ici une centaine d’années, un paysage méconnaissable. 

Nos forêts françaises ont chaud, trop chaud. Cette affirmation est d’autant plus vraie dans la région PACA, où la végétation — exposée à des températures avoisinant parfois les quarante degrés en été — subit un fort risque de désertification dans certaines zones à cause des sécheresses et incendies à répétition. Le réchauffement climatique commence donc à se faire sentir, et le maintient du couvert forestier dans ces zones vulnérables devient un enjeu important pour l’hexagone. 

Il est vrai qu’avec ses 1,5 million d’hectares, la région PACA possède 9,4 % des forêts françaises et se place en deuxième position nationale en ce qui concerne le taux de boisement. Le Var est d’ailleurs en tête des départements les plus boisés de France. Un puit de ressources fragile que Mélanie Pompermeier, technicienne forestière territoriale aux Gorges du Verdon, tente de protéger malgré sa consternation face à un changement climatique de plus en plus prégnant : « J’essaie de préserver au maximum les forêts, notamment celles du centre et Haut-Var où je travaille, en luttant par exemple contre le braconnage, la cueillette d’espèces menacées ou le vol de bois. Mais au-delà de mes missions de terrain, j’observe chaque année de plus en plus d’arbres se dessécher, tués par des embolies gazeuses causées par des sécheresses interminables. Malgré mon amour inconditionnel pour la forêt et mon désir de la protéger, j’assiste impuissante aux aléas climatiques ». 

Une situation que déplorent également de nombreux chercheurs de l’Observatoire de Haute-Provence (OHP), basé près de Manosque (04). Après avoir mis en place en 2009 une station expérimentale surnommée O3HP, dédiée à l’étude de l’impact du changement climatique sur le fonctionnement, la dynamique et la biodiversité d’une forêt de chênes méditerranéenne, les scientifiques ont remarqué que les changements en cours — c’est-à-dire l’élévation des températures, le stress hydrique ou encore l’appauvrissement des sols — étaient trop importants et risquaient d’aggraver la situation au-delà de la résistance connue de la flore. « Le réchauffement climatique actuel provoque des phénomènes complexes sur la région méditerranéenne. L’été s’y réchauffe plus vite que l’hiver, avec + 0.5 degrés l’été contre + 0.2 degrés l’hiver, le tout mesuré sur une décennie. Pour chaque saison, les températures journalières augmentent plus vite que les maximales. Des différences qui accentuent les effets néfastes sur la végétation, avec un stress estival nocif, des nuits chaudes et une absence de rosée le matin qui empêche la réhydratation de la flore. Je crains que tout cela ne dépasse bientôt le seuil de tolérance de nos forêts, pourtant très résistantes », explique avec inquiétude le directeur de l’Observatoire de Haute Provence-Institut Pythéas et chercheur au CNRS à l’Université Aix-Marseille, Auguste Le Van Suu. Des précisions corroborées par une étude réalisée par GREC-PACA (groupe régional d’experts sur le climat) sur le climat et le changement climatique en région Provence-Alpes-Côte d’Azur, rendue en 2016. 

« Malgré mon amour inconditionnel pour la forêt et mon désir de la protéger, j’assiste impuissante aux aléas climatiques » – Mélanie Pompermeier, garde forestière.

« Les branches pourrissent »

Avec le réchauffement climatique, les forêts doivent également faire face à de nouveaux parasites, insectes et maladies qui étendent inexorablement leur territoire, à l’image de la pyrale du buis ou de la processionnaire du pin (une chenille urticante qui gagne de plus en plus de terrain dans les hautes altitudes montagnardes). Plus abondants et agressifs, ces nouveaux ennemis exercent une forte pression sur la flore méditerranéenne, ce qui entraîne la diminution de nombreuses essences de bois, pourtant emblématiques de la région PACA. Par exemple, le chêne pubescent a vu son dépérissement s’accroître entre 2003 et 2007. D’autres ont suivi après lui, tels le pin d’Alep, le cèdre d’Atlas ou encore le bon vieux chêne vert où, en Provence en 2019, 65 % des peuplements inventoriés ont eu un déficit foliaire (manque de feuilles) moyen supérieur ou égal à 50 %, en réponse à la sécheresse extrême de 2016 et 2017 et aux champignons pathogènes invasifs. D’un œil aiguisé, Jean-Pierre Bourguignon, trufficulteur à Aups dans le centre-Var (83), observe depuis une dizaine d’années déjà le triste spectacle de certains chênes verts qui peinent à renouveler leur habit végétal : « Certains printemps, je remarque que plusieurs arbres restent partiellement nus. Il arrive que le gel apparaisse d’un coup, alors que les températures étaient clémentes jusque-là, ce qui tue tous les nouveaux bourgeons. Avant ça n’arrivait que de temps à autre, maintenant, ce phénomène devient plus récurrent. Toutes les feuilles tombent et les branches pourrissent. C’est vraiment triste ». Une décomposition massive des arbres causée par les gels successifs depuis 2010 et les parasites, qui entraînent des nécroses observées chez de nombreuses espèces de feuillus et de résineux, comme le relève l’INRAE en 2012

Un sombre futur 

Avec la forêt, c’est toute la biodiversité des sous-bois qui est en train de changer. Les espèces jusque-là adaptées à un taux d’humidité plus élevé se retrouvent supplantées par des espèces très résistantes à la sécheresse. Entre 1997 et 2008, 15 % de la flore méditerranéenne s’était modifiée. Une transformation qui n’est pas sans conséquences, comme le rappelle à nouveau Auguste Le Van Suu : « L’arrivée de nouvelles espèces résistantes peut chambouler la biodiversité locale et mettre en danger la chaîne alimentaire. De plus, les plantes à fleurs, agressées par les gels et les sécheresses, migrent vers le nord ». À terme, le climat méditerranéen pourrait gagner 25 à 50 % de surface plus au nord, selon certains scénarios (RCP4.5 et RCP8.5) du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), dans des zones où la végétation n’est normalement pas adaptée à la sécheresse estivale. De l’autre côté, ce pourrait être jusqu’à 16 % de surface forestière méditerranéenne perdue dans le sud, au profit de zones arides et désertiques. 

Des projections plutôt pessimistes sur du moyen à long terme (2050 à 2100 selon les scientifiques) qui font écho aux épisodes inédits d’années sèches et très chaudes vécues récemment en France. Des signes avant-coureurs inquiétants qui montrent que le changement climatique est déjà là : pour preuve, cinq années successives de sécheresse sévère entre 2003 et 2007, suivies de trois ans entre 2015 et 2017 et finalement 2019 qui bat tous les records absolus de température pour le mois de juin avec 45.9 degrés en Occitanie (à Gallargues-le-Montueux dans le Gard). Et tout indique que la situation ne risque pas de s’arranger, surtout si l’homme continue d’émettre autant de dioxyde de carbone (43,1 gigatonnes de CO2 en 2019) dans l’atmosphère chaque année. 

Éclaircir, rajeunir, diversifier 

Malgré les terribles scénarios du GIEC, rien n’est encore perdu. Même s’il est impossible d’influer sur le climat, des solutions existent pour préserver les forêts tempérées de la Méditerranée. Trois solutions sont appliquées par les gardes forestiers, avec l’aide de l’Office Nationale des Forêts (ONF), pour perpétuer cette préservation : l’éclaircissement des forêts, afin de diminuer la consommation d’eau et la compétition entre les arbres. Cette méthode a d’ailleurs déjà fait ses preuves par le passé. Deuxièmement, rajeunir la flore en favorisant les jeunes arbres, plus résilients et moins vulnérables que leurs aînés. Enfin, diversifier les espèces, parce qu’il est dangereux de « mettre tous les œufs dans le même panier » et que les mélanges d’espèces ayant des stratégies différentes d’enracinement et de consommation d’eau sont, parfois, plus résilients. Une méthode appelée « forêt mosaïque » par l’ONF

Les forêts du monde entier vont devoir s’adapter aux futurs changements « inévitables » qui vont bouleverser les écosystèmes. Des transformations, comme le précise Auguste Le Van Suu, que l’on se doit de suivre, quantifier, détecter, pour mieux s’adapter à la gestion de l’évolution réelle de notre flore, fragile, certes, mais « résistante ». 

Arnaud Ciaravino