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Il y a 150 ans, la Commune…

Récit de la plus grande insurrection française du XIXème siècle

Le 18 mars dernier Paris commémorait la naissance de la Commune, née il y a 150 ans au cours du printemps révolutionnaire de 1871 qui fanera après 71 jours sous le drapeau rouge. Rouge sang, ce qui signifie pas de prisonnier sur un champ de bataille, la semaine sanglante tuant les communards et balayant leurs rêves libertaires.

Dans les rues parisiennes, dans l’effervescence populaire et la solidarité des barricades, que s’est-il passé il y a 150 ans dans cette « ville libre » où, l’espace de deux mois, le cœur rouge révolutionnaire de la Commune battait au son de l’International et du Temps des Cerises ? Récit de cet épisode insurrectionnel qui verra fleurir les réformes essentielles de la République sociale.

Barricade de la Chaussée Ménilmontant, le 18 mars 1871, pendant la Commune de Paris.

Domaine public

L’hiver de la honte(octobre 1870-février 1871)

Avant le printemps révolutionnaire se sont écoulés six mois de siège et un hiver de famine pour les Parisiens. La misère tend son linceul noir sur toute une ville sans bois, sans charbon ni gaz, sans lumière, où la viande de cheval est rationnée à 30 grammes et où un chien coûte 4 francs la livre et un rat 3 francs.

L’été précédant la faim, le froid et la défaite imminente, c’est un Empire qui s’en va en guerre, claironnant le 19 juillet 1870 la future victoire des troupes de Napoléon III sur celles d’Otto Von Bismarck, chancelier de Prusse. Trois mois suffiront pour voir les Prussiens aux portes de la capitale au soir du 19 septembre. Multipliant les défaites, l’empereur sera fait prisonnier à celle de Sedan, le 2 septembre où il abdiquera. Bien décidés à se « consoler de vingt ans d’empire, de six mois de défaites et de trahison », comme l’écrira plus tard le Journaliste Jules Vallès dans son titre Le Cri du Peuple, les habitants des faubourgs populaires comblent le vide laissé par un gouvernement en déroute.

Alors que les députés de l’Assemblée nationale s’apprêtent à voter l’armistice avec l’ennemi prussien aux portes de Paris, c’est une foule qui inonde le Palais Bourbon pour y refuser la défaite. Nous sommes le 4 septembre 1870, la capitale exulte, l’empire s’est effondré et dans ses cendres ce sont les braises de la République qui se raniment au son des Marseillaises qu’on entonne dans la foule rassemblée face à l’Hôtel de Ville. Léon Gambetta, alors jeune député républicain, scande depuis le parvis de l’édifice : « Français, pour sauver la patrie en danger, le peuple a demandé la République. La République est proclamée ! »

« l’ennemi est aux portes de la cité mais nous sommes les enfants de la Révolution »

Sauver la patrie sans militaire ? Qu’à cela ne tienne, Paris se défendra. Alors tous y mettent un peu de leurs poches, même les plus pauvres cotisent et la capitale s’arme de canons. L’armée en déroute est remplacée par une milice civile, la Garde nationale. Dans chaque quartier, l’on s’y engage, quelque deux-cent-cinquante bataillons sont constitués, véritable force démocratique qui élit ses propres officiers. Ils se nomment eux-mêmes les Fédérés en référence aux soldats révolutionnaires de la 1ère république. Car de cette Révolution de 1789 ils s’en voient les héritiers, comme l’écrit le jeune maire du XVIIIe arrondissement, un certain George Clémenceau. Sur une affiche il l’affirme : « L’ennemi est aux portes de la cité, mais nous sommes les enfants de la révolution alors inspirons-nous de l’exemple de nos pères de 1792 et, comme eux, nous vaincrons. »

Au-delà des remparts médiévaux du Paris intra-muros, les Prussiens encerclent et bombardent la ville dans laquelle les résistants se préparent à lutter jusqu’au bout. Pour reconstituer une armée professionnelle et briser le siège, Léon Gambetta, devenu ministre de la guerre, s’envole dans le ciel parisien à bord d’un frêle aéronef, assurant en ce 7 octobre la promesse de continuer le conflit. Un espoir qui déchante bien vite lorsque les rumeurs d’armistice s’échappent de l’hôtel de ville,où le gouvernement provisoire se retranche et attend que l’épuisement ait raison des Parisiens résistants, pour capituler. Face au bâtiment, une foule crie à la trahison puis criera bientôt famine.

Le 7 octobre 1870, Léon Gambetta, ministre de la guerre, s’envole au dessus de Paris pour négocier avec le gouvernement à Bordeaux, la continuité des combats.

Wiki commons Figuier – Les Merveilles de la science, 1867 – 1891

L’hiver de la honte s’installe : le froid et la défaite s’abattent lentement sur Paris.

De nombreuses familles ne vivent plus que sur la solde des hommes, engagés dans la Garde Nationale. Une solde d’ 1 franc 50. Le maire, Jules Ferry, instaure un rationnement, alors que le peuple pauvre le traite de « Ferry l’affameur », ce peuple qui refuse de se rendre et économise pour acheter 20 francs les derniers chats des rues. Pendant ce temps là, pour la St Sylvestre, les bourgeois mangent de la viande exotique, fournie par les zèbres, les éléphants et les autruches du Jardin d’Acclimatation. Avec l’immobilisme d’un gouvernement, comme gelé par son inaction, l’hiver emporte chaque jour des centaines d’enfants et de vieillards. Aucune sortie n’est tentée pour briser le siège infernal, les bombardements se poursuivent et les rues se rougissent d’affiches déclarant : « Le gouvernement n’a pas rempli sa mission. Nous sommes 500 000 Parisiens prêts à combattre et 200 000 Prussiens nous étreignent. Alors, place au Peuple, place à la Commune. » C’est sur ces mots qu’une foule de gardes, d’enfants et de femmes se masse une fois encore devant l’Hôtel de Ville. Ce 22 janvier 1871 ouvre l’année sur le désespoir et la révolte, réprimés par le feu des mousquets. Cinq corps gisent sur le parvis déserté par la foule dispersée par les tirs venus des fenêtres.

« une majorité monarchiste à la main de notables »

Le gouvernement a gagné, les Prussiens aussi. La guerre s’achève le 28 janvier 1871, l’armistice est signée, l’Empire allemand est proclamé dans la galerie des Glaces du château de Versailles. Le silence de la paix tombe alors sur Paris et y répand l’amertume d’une défaite cuisante. Le tribut demandé par les Allemands est colossal, 5 milliards de francs-or puis l’annexion de l’Alsace, la Moselle et une partie de la Lorraine. Pour ratifier la capitulation, le nouvel empereur Bismarck ordonne l’organisation d’élections nationales pour négocier une paix durable avec un gouvernement légitime. Les scrutins de province, largement influencés par le clergé et la bourgeoisie, élisent une majorité monarchiste à la main de notables. Ces derniers placent à leur tête un ancien ministre du roi Louis-Philippe, le chef du Conseil devient Adolphe Thiers. À Bordeaux, où s’est réfugié ce gouvernement nouvellement formé, les députés votent les conditions allemandes. Un député alsacien, Émile Keller, prend la parole à la tribune. D’une voix ferme et sombre, il déclare : « On nous dit que seule une paix honorable sera acceptée, alors est-il honorable de céder des populations ? J’en appelle à tous les peuples qui ne peuvent se laisser indéfiniment vendre comme ville bétail, j’en appelle à la postérité qui nous jugera. » Mais malgré ces quelques résistants le traité est ratifié à 546 voix pour, face à 107 voix contre.

S’en est fini des espoirs de victoire, l’humiliation s’abat sur toute la patrie, mais c’est à Paris, sur les Champs Élysées, là où 6 mois durant la résistance se fit, que la honte et l’opprobre furent les plus cruels. Adolphe Clémence, Garde national, écrit au matin du 1er mars 1871 : « Au lieu d’entrer à 10 h, les Allemands entrent à 8 h. Toute la Garde nationale est sous les armes, prête à tirer dessus s’ils dépassent la démarcation ». Dignement résignée, Paris en deuil regarde défiler les troupes des vainqueurs sur les pavés qui, bientôt, serviront à ériger les barricades d’un printemps révolutionnaire. L’hiver touche à sa fin, Paris a eu honte, Paris a eu faim et froid, mais Paris est à l’aube d’une République sociale et elle ne se rendra ni aux Allemands ni aux monarchistes qui l’ont trahie.

Printemps insurrectionnel (mars 1871)

Début mars un vent de révolte souffle sur la capitale. Un vent de colère qui émane des faubourgs, des places et des rues. Sur les vestons bourgeonnent des cocardes rouges. Rouge comme le drapeau qui flotte désormais au sommet de la colonne de la Bastille. Les Gardes nationaux des quartiers populaires s’y rassemblent et forment le Comité central de salut public. Ces Fédérés veulent plus que la République, ils aspirent à la République sociale. Ce sont les graines de la Commune.

Ce qui les fera pousser viendra de Versailles, ville symbole des rois absolus, où le gouvernement de Thiers a déplacé la capitale. Ultime insulte pour les Parisiens. Ils se voient brutalement retirer toutes les mesures d’aide instaurées pendant le siège : la solde des Gardes nationaux, la suspension des loyers, le moratoire sur les effets de commerce. Il faut bien payer les redevances à l’Allemagne.

Dans Le Cri du Peuple, le journaliste Eugène Vermersch écrit avec prémonition : « comment on paiera les indemnités de guerre à la Prusse, par quel emprunt, sur quelle garantie ? Sur le sang du peuple ! »

Les parisiens détiennent plusieurs centaines de canons, dont 191 sur les Buttes-Montmartre. Le 18 mars 1871, la défense de ces pièces d’artillerie sera le point de départ de l’insurrection.

Source image :wikimédia

Et ce sang va bientôt couler et son drapeau se lever. Dans la nuit du 17 au 18 mars 1871, 20 000 soldats envoyés par Versailles s’avancent dans une aube livide. Ils s’infiltrent dans les faubourgs de Belleville, grimpent sur les Buttes-Chaumont et Montmartre. Leur mission : récupérer les 417 pièces d’artillerie en possession de la Garde nationale, canons d’ancien et nouveau modèle, obusiers et mitrailleuses. Thiers se veut très clair avec cette Paris rebelle qu’il entend bien reprendre en main. Il fait poser des affiches où il est inscrit : « Parisiens (…) vous nous approuverez de recourir à la force, car il faut à tout prix, et sans un jour de retard, que l’ordre, condition de votre bien-être, renaisse entier, immédiat, inaltérable ». Mais ce plan échoue : les hommes du génie ne parviennent pas à déchevêtrer les 191 canons de la partie est des Buttes-Montmartre. Au petit matin la ville s’éveille et découvre l’ultime trahison. On essaie de voler leurs canons, payés par leur souscription. Une foule se dresse face aux 18e bataillon de chasseurs et le 88e de marche du Général Lecomte. En première ligne, des femmes et des enfants. Lecomte ordonne d’ouvrir le feu, mais une à une, les crosses se lèvent dans le ciel gris. Les soldats refusent d’obéir, ils ne tueront pas ces gens qui viennent alors leur offrir du pain, du fromage, du vin, dans un brouhaha de hourra et de fraternité. Et partout dans la ville, résonne bientôt des « Vive la Commune, vive la République ».

« sur l’Hôtel de Ville flotte le drapeau de la Commune »

Mais partout aussi résonneront bientôt les mousquets. Le premier sang est versé à Montmartre ou le général Lecomte est fusillé sur le champ par ses propres hommes et des Gardes nationaux. De Pigalle à la Villette en passant par Belleville et le canal Saint-Martin, les soldats fraternisent avec les Parisiens ou se font caillasser en dehors des murs. Suivant l’exemple de la cathédrale Notre-Dame de Paris, les cloches sonnent le tocsin dans chaque quartier où l’effervescence et le tumulte secouent une population aux abois. Les pavés des rues sont déchaussés, des barricades s’élèvent par le travail des mains de femmes et d’enfants et aussi par celles des Gardes nationaux aux tenues de bric et de broc, rejoints par les soldats aux uniformes bleus et rouges. Cette multitude s’empare des casernes, des administrations, la révolte a sonné. Paris est aux mains des insurgés, sur l’Hôtel de Ville flotte le drapeau rouge, la Commune est née.

Aux premières heures à la tête de la ville, le Comité central décide de la rendre à ses habitants : des élections sont organisées. Le Comité annonce ainsi : « Citoyens, le peuple de Paris a secoué le joug qu’on essayait de lui imposer. L’état de siège est levé. Le peuple de Paris est convoqué dans ses sections pour faire ses élections communales ». Le dimanche 26 mars, les Parisiens se pressent aux urnes, les femmes restant aux portes de cette journée historique, seuls les hommes pouvant voter. Les 230 000 votants sur 480 000 inscrits doivent élire 90 conseillers municipaux au scrutin de liste par arrondissement. Le taux d’abstention est de 52 %, mais reste satisfaisant étant donné les consignes de s’abstenir données par les Versaillais et de la fuite de 80 000 Parisiens qui ont quitté la capitale depuis la levée du blocus par les Prussiens. La participation est nettement plus faible dans les quartiers bourgeois de l’Ouest que dans les faubourgs populaires de l’Est et du Nord.

Les urnes rendent légitime la révolution. La majorité absolue est révolutionnaire, des socialistes, des anarchistes, des jacobins et des blanquistes. Parmi les élus, des artisans, des ouvriers, à l’instar de Eugène Varlin qui veut l’égalité entre les hommes et femmes. Il y a aussi des enseignants, des avocats, des écrivains comme Édouard Vaillant qui souhaite une école laïque et gratuite pour tous et toutes. On retrouve aussi un ancien révolutionnaire des Trois Glorieuses de 1830 et du printemps de 1848, Charles Descluze. Il y a de même Jean-Baptiste Clément, l’auteur du Temps des Cerises, la chanson évoquant à la fois une certaine nostalgie et une certaine gaieté, à l’image de la nouvelle Commune. Enfin, il y a Jules Vallès, le journaliste du Cri. Le 28 mars, jour du résultat des élections, il écrira : « C’est fini ! République, nous avons saigné et pleuré pour toi. Tu recueilleras notre héritage. Fils des désespérés, tu seras un homme libre. » Sur le parvis de l’Hôtel de Ville, une foule s’amasse aux sons des clairons, des tambours entonnant la Marseillaise, aux cris rauques des canons qui tirent à blanc depuis le quai de Grève. Sur le balcon du bâtiment et du haut de ses marches, les députés s’avancent, l’écharpe rouge en sautoir. Vallès écrit alors : « Le peuple de paris debout en armes a acclamé cette commune qui la rendra libre comme elle l’eut rendu vainqueur ».

Une foule de parisiens acclame la proclamation de la Commune, le 28 mars 1871 Lamy-LeMonde Illustré

Le Temps des Cerises(avril 1871)

Cette victoire amène un vent de sérénité sur Paris. De ce printemps inattendu, la nature renaît et l’espoir aussi. Louise Michel, institutrice et anarchiste notera que « la révolution sera la floraison de l’humanité comme l’amour est la floraison du cœur. » De ces floraisons bourgeonnent bientôt les premières réformes qui mèneront au « jour où le règne de la liberté et de l’égalité sera arrivé et que le genre humain sera heureux » comme le déclara cette communeuse des premiers instants.

Les nouveaux élus ne tarderont pas à prendre les mesures pour lesquelles ils ont été nommés. Sous couvert d’un mandat impératif, ils se doivent de tenir leurs promesses électorales sous peine d’être révoqués. La Commune publie alors ses premiers décrets. Le calendrier révolutionnaire les amène en l’an 79 de la République et l’heure est venue d’en rétablir les grands principes de Liberté, d’Égalité et de Fraternité.

Dans un premier temps, l’annulation des loyers des derniers mois est décrétée et la conscription est abolie. Dans un élan anticlérical, des églises sont réquisitionnées et des débats y sont tenus et des vivres stockés. Condamnée par la bourgeoisie et le clergé, la Commune réforme l’État et se sépare de l’Église : ce décret scelle le divorce avec la religion. Conséquence de ce schisme, le délégué à l’enseignement Édouard Vaillant élabore l’uniformisation de la formation primaire. L’école devient laïque et gratuite pour les garçons et aussi pour les filles. Les gamins des rues se voient ainsi offrir une instruction par la nouvelle République sociale. Sociale parce que solidaire aussi : en l’honneur des Gardes nationaux tombés pendant le siège prussien, des pensions sont versées pour les blessés, les veuves et les orphelins. Faisant fi des normes catholiques, même les enfants nés hors mariage et les concubines ont droit à ces redevances. L’union libre est reconnue et les enfants illégitimes ont enfin des droits. Pour aider les sans-abri après les bombardements allemands, des logements vacants sont réquisitionnés. Les sinistrés s’y relogent.

« la Révolution communale, inaugure une ère nouvelle de politique expérimentale, positive, scientifique »

Pour conjurer la disette de l’hiver passé, des cantines pour pauvres sont tenues par des femmes. Depuis la levée du siège, les marchandises affluent de nouveau sur les quais de Seine et à bord des charrues venues des campagnes alentour. Alors les pauvres peuvent de nouveau manger à leur faim. Dans ces banquets populaires, il est servi de la soupe chaude de légumes, du pain frais, une tranche de bœuf, du lard et même un demi-verre de vin. La vie reprend son cours, le travail aussi. Parmi les vingt-cinq ouvriers élus au conseil de la Commune, certains sont membres de l’Association Internationale des Travailleurs, la « Première Internationale », à l’instar du marxiste Léo Frankel. Délégué de la commission du travail, il fera interdire au courant du mois d’avril le travail de nuit dans les boulangeries, limitant à 10 heures le travail de jour dans certains ateliers. Pour lutter contre les bas salaires, il fait instituer un cahier des charges avec un salaire minimum à respecter. Des associations ouvrières se forment dans cette expérimentation sociale pleine d’effervescence. Avec la fuite des patrons d’entreprises, ces syndicats testent la propriété collective et associative des moyens de production, les prémices de l’autogestion. Dans son programme déclaré le 19 avril 1871, le Conseil de la Commune l’a annoncé : « La Révolution communale, commencée par l’initiative populaire du 18 mars, inaugure une ère nouvelle de politique expérimentale, positive, scientifique ». L’air du temps prend aussi des couleurs féministes avec lUnion des femmes d’Elizabeth Dmitrieff et Nathalie Le Mél. Elles instaurent une ébauche d’égalité salariale pour les institutrices qui perçoivent la même rémunération que les instituteurs. Même l’extension du droit de vote pour les femmes est alors sur la table.

Mais ce printemps de tous les changements, ce laboratoire socialiste, est aussi dans l’ombre d’une menace, celle des Versaillais. « Mais il est bien court le temps des cerises » comme l’a écrit Jean Baptiste Clément dans sa fameuse chanson. Bien qu’écrites avant la Commune, ses paroles ne pouvaient pas sonner plus juste, les cerises « tombant sous la feuille en gouttes de sang ».

Batailler pour l’ indépendance ( avril-mai 1871)

Au matin du 2 avril 1871, les canons se font de nouveau entendre. Le calme aura été de courte durée, les Versaillais sont aux portes de Paris. Place de la Concorde, les Fédérés se rassemblent donc, des bataillons entiers venant de tous les faubourgs, de Belleville à la Bastille en passant par Montmartre. Les femmes aussi sont sur le pied de guerre et veulent marcher sur le gouvernement à Versailles. Dans toute la ville se répand comme une traînée de poudre cette fièvre guerrière, ce tumulte qui précède la première bataille au nom du drapeau rouge. Les Parisiens possèdent près de

180 000 fusils à tabatière, 50 000 revolvers, 70 000 fusils à percussion et des dizaines de milliers de sabres de cavalerie sans compter les centaines de canons et mitrailleuses. Dans le cœur de la troupe se rassemblent 80 000 gardes nationaux. La Commune n’a pas de quoi rougir face à l’attaquant, elle est plus nombreuse et aussi bien armée, mais surtout elle se bat pour sa survie. La première bataille tourne pourtant à la déroute. Les tirs d’artillerie du mont Valérian provoquent la débâcle chez les Fédérés, quand les troupes régulières exécutent en masse tous les prisonniers. Constat le plus cinglant : l’esprit de camaraderie ne suffit pas face à une armée organisée. Félix Pyaf, journaliste et élu de la Commune, déclare dans son journal le Vengeur : « Les conspirateurs royalistes ont attaqué. Malgré la modération de notre attitude, ils ont attaqué ! Ne pouvant plus compter sur l’armée française ils ont attaqué avec les zouaves pontificaux et la police impériale, avec les chouans de charrette et les Vendéens de Cathelineau ». Ces troupes provinciales ont été mobilisées pour leur sens du patriotisme, tourné vers la monarchie et la religion. Les noms que Pyaf leur attribue sont des références aux contre-révolutionnaires que la 1re république avait écrasées.

« il faut châtier Paris »

Mais cette volonté de ne pas se rendre cache mal une certaine naïveté face à la puissance de l’ennemi. À Versailles, Thiers déclare avoir doté « de l’une des plus grandes armées que la France ait jamais connue » tandis que son Ministre des Affaires Etrangères, Jules Favre, tonitrue : « il n’y a pas à pactiser avec l’émeute. Il faut la dompter, il faut châtier Paris. » Pour mener à bien la reconquête de la ville rebelle, Versailles se transforme en véritable camp militaire. Le gouvernement négocie avec Bismarck la libération de 50 000 prisonniers de guerre qui viennent grossir cette armée se renforçant de jour en jour. Au total, ce sont 130 000 hommes, sous les ordres du maréchal Patrice de Mac Mahon, qui imposent un second siège à Paris. Une force armée qui se masse dans tout l’ouest et le sud de l’ancienne capitale, alors que les Allemands occupent encore le nord et l’est. Le flan versaillais se transforme en un vaste champ de bataille où ils affrontent quotidiennement les Fédérés. Tous ceux qui sont faits prisonniers sont systématiquement mis à mort par les soldats du Maréchal.

Paris 1871,
Barricade vue d’en haut, préparatifs de
guerre,
Pierre-Ambroise Richebourg

En représailles de ces crimes de guerre, l’hôtel de ville est en émoi. Raoult Rigaud, à la tête de la Sûreté générale, du haut de ses 24 ans, plaide pour le décret des otages. Dogmatique et implacable il fait voter le 6 avril que, pour un communard fusillé trois versaillais seront tués. Il fait aussi interdire les journaux conservateurs et arrêter les réfractaires de la Garde nationale. Le même jour, en contestation de ce décret poussant au paroxysme la loi du Talion, des Parisiens se regroupent devant la mairie du XI arrondissement. Cette foule s’oppose à la peine de mort et y brûle la guillotine de la prison de la Roquette. Au-dessus d’eux, symboliquement, la statue de Voltaire.

Des symboles, il y en a des centaines qui soudain inondent les rues de la Commune. Le 29 avril, après des semaines de combats intensifs, une longue procession étrange et solennelle s’avance jusqu’aux remparts. Sous des bannières aux symboles ésotériques, la tête couverte de haut de forme, des sautoirs brodés sur les épaules, les 6000 francs-maçons de 55 loges se réunissent sur les murs de la ville assiégée. De la Porte-Dauphine à la Porte-Maillot, ils plantent rituellement leurs bannières. La mitraille versaillaise cesse. Dans ce silence surréaliste et soudain qui s’abat sur le champ de bataille, une délégation s’avance vers les troupes ennemies, les yeux bandés, bannières en guise de drapeau blanc. En face, le général Montaudon, lui aussi franc-maçon, accepte de conduire ses frères initiés jusqu’à Adolphe Thiers. La nuit passe, paisible. Mais au matin, le chef de l’exécutif ne fait pas dans la fraternité. Le feu reprend. Les bannières déchirées par les balles versaillaises, la guerre est à présent la seule issue.

Les Francs-Maçons sur les remparts de la Porte Maillot le 29 avril 1871, espéraient pouvoir ramener la paix entre les factions en négociant avec les initiés Versaillais. Gravure Franc-Maçonnerie et Histoire de France

Et cette guerre se rapproche dangereusement du cœur parisien, ce cœur de la Commune qu’elle est venue tuer sur ordre de Versailles. Au 1er mai, la périphérie est tombée. Seul le fort d’Issy se dresse en dernier rempart face aux soldats. Alors que les nuits s’adoucissent, l’air se durcit, chargé de poudre et de sang. À trois heures du matin, des renforts viennent s’enterrer dans cet ultime bastion, vaste tombeau pilonné par Versailles. Parmi les combattants terrés en ces murs, Louise Michel est l’une des rares femmes à tenir le fusil. Elle écrit : « Avec mes compagnons on se bat dans le village d’Issy, on résiste péniblement aux assauts versaillais. Je m’approche pour secourir les blessés. Mais le lendemain, ils sont tous morts. » Ce sont 72 cadavres qui s’alignent dans l’enceinte ravagée du fort. Après une semaine de bombardements permanents et de combats au corps à corps parfois, la garnison d’Issy s’effondre. Nous sommes le 8 mai 1871 et Paris est à portée d’une armée voulant sa chute.

La Commune est au bord de l’abîme. Bientôt, les troupes versaillaises saigneront chaque artère de la ville. À l’aube de ses derniers jours, la Commune souhaite porter un message universel, un appel à la révolte des peuples et à leur unité à l’international. Le peintre Gustave Courbet, délégué aux Beaux Arts, l’avait déjà écrit aux Prussiens lors du premier siège : « Laissez-nous vos canons, nous érigerons une immense colonne. La colonne des peuples, de l’Allemagne et de la France à jamais fédérés. »

« il se dresse, place Vendôme,un monument de barbarie »

Mais jamais les canons ne furent fondus en un monument de paix et de fraternité entre les peuples. Les canons, à cet instant fatidique, sont en train de rugir de part et d’autre de Paris, les boulets rongeant peu à peu les faubourgs ouest aux prises de combats impitoyables. L’enfer de la guerre se rapproche dangereusement du cœur de la Commune. Le 16 mai se lève et ce n’est plus le temps pour fraterniser. Alors les députés votent un décret, celui d’un acte symbolique, mais en réalité désespéré : « Il se dresse, place Vendôme, un monument de barbarie, de force brute, de fausse gloire, une affirmation du militarisme, une négation du droit international, un attentat perpétuel à l’un des trois principes de la Révolution française : La Liberté l’Égalité et la Fraternité. La Commune décrétée, la colonne sera détruite. » Un monument qui symbolise l’ennemi qui bientôt entrera dans la ville. La colonne de la victoire, érigée sur ordre de Napoléon Ier en 1810, s’écrase dans un retentissant fracas. Devant une foule de 20 000 personnes, les débris de l’impérialisme s’étendent, la statue de l’Empereur corse gisant aux pieds des gardes nationaux. Le public vient fièrement s’y faire photographier. Il y a en eux cet espoir que le monde suivra leur exemple, qu’à Londres la colonne de Nelson tombera elle aussi, qu’à Berlin les Allemands détruiront la porte Brandebourg. Mais la Commune est seule. Et son idéal va mourir en ces murs.

Des fédérés posent devant la statue déchue de Napoléon, tombé du haut de sa colonne de la Victoire

domaine public

La semaine sanglante(21 mai-28 mai 1871)

À l’aube du 21 mai 1871, 900 barricades colmatent les artères parisiennes et pourtant dans une semaine à peine, tout ne sera plus que ruines. Après un mois et demi de combats, les Versaillais ne cessent de bombarder la porte de Saint-Cloud et finissent par mettre le pied dans Paris. La rumeur glaçante court dans toute la ville : l’ennemi est là, dans les murs, sans pitié. L’hémorragie se propage à la Porte du Point du Jour dans le sud-ouest. L’armée versaillaise s’engouffre alors dans ces plaies béantes, déferlant sur les défenses de Communards surpris, désordonnés, désemparés.

Le 23 mai, les Fédérés se réunissent une dernière fois place de la Concorde et au son du clairon, du tambour de la Marseillaise, se dispersent sur les lignes de combats, plus menés par le sens du sacrifice que par des officiers compétents. Ce troisième jour d’affrontement intra-muros se verra marqué par la ténacité d’un bataillon atypique, 200 femmes en armes, dernier rempart au pied de la Butte-Montmartre. Les Versaillais veulent faire tomber ce symbole de l’insurrection avant la tombée de la nuit. Encerclées, submergées par les assauts depuis la Place de Clichy, les défenseures cèdent sous une pluie d’obus et de balles.

« Paris sera purgée de toute la racaille qui y sème le deuil et la misère partout »

Le général polonais et communard Dombrowski apparaît alors sur son cheval noir. Héros des Fédérés depuis ses victoires face aux envahisseurs, il rassemble les dernières forces de cette barricade cruciale. Épée au clair il sonne la charge. Puis la mitraille l’emporte, déchiquetant son torse, le désarçonnant, abattant le dernier espoir pour Montmartre. La butte est prise sur les coups de midi. Au crépuscule, la moitié de la ville est aux mains des Versaillais. Leur armée avance avec fulgurance. Des communards tentent de les ralentir et emportent dans leur chute le Palais des Tuileries, jadis résidence des rois et des empereurs. La bâtisse brûle dans le soir venant, étouffant Paris dans un effroyable silence marqué par la fin des combats dans les quartiers repris par Versailles. Un silence qui s’embrase au bout des mousquets qui fusillent sans relâche les prisonniers. Aucune pitié. Des tracts de propagande circulent dans les rangs des soldats. Les communards seraient des brigands, des assassins, des barbares. Adolphe Thiers l’a promis, « Paris sera purgée de toute la racaille qui y sème le deuil et la misère partout ».

Alors il faut purger Paris, par le feu, le plomb et le fer.

L’incendie de l’Hôtel De La Ville le 24 mai 1871 marque la chute imminente de la Commune.

Dessin de Mary Evans.

Au petit matin du 24 mai, la Commune étouffe sous un nuage de fumée et de cendres. Les bombardements se font aux boulets rouges. Les incendies rongent les quartiers encore tenus par les milliers de Fédérés réunis pour défendre le centre de leur capitale. Alors que la ville suffoque, les soldats mènent la charge sur les barricades de la Concorde, à l’architecture militaire professionnelle. Malgré ses remparts de sacs de sable, ses meurtrières et ses canons, la barricade tombe sous un flot intarissable d’assaillants. Chez les Fédérés, c’est la débandade. Ils manquent de munitions, les bataillons sont dénués de commandement, les troupes sont bloquées en posture de réaction. Les communards ne font que réagir aux initiatives ennemies et aucune contre-attaque ne parvient à ralentir le tonnerre de guerre versaillais. Profitant du chaos de la retraite, les troupes gouvernementales mènent la chasse, saignent jusqu’à l’os leur avantage stratégique, déferlent le long de la rue royale en proie aux flammes. Le cœur de Paris s’ouvre dans un flot de violence, il est touché en plein centre par la victoire adverse. Versailles a éventré les défenses de la Commune, écrasant ses barricades de la rue Rivoli, envahissant la place Vendôme. La colonne de la victoire n’est plus la seule à s’être effondrée alors que les colonnes de fumée s’élèvent au-dessus de l’Hôtel de Ville, annonçant la défaite prochaine de la Commune. Le drapeau rouge qui flottait en son sommet a brûlé dans la destruction engendrée par des Fédérés acculés. De rouge, c’est la ville entière qui s’en drape tandis que les drapeaux tombent un à un jusqu’à la place de la Bastille. Là, le crépuscule s’embrase dans un déluge de violence inouïe. Lieu hautement symbolique, la place se dispute jusqu’au bout de la nuit dans une atmosphère surréaliste de brutalité. Victorine Brocher, communarde du bataillon des Enfants perdus, écrira dans ses mémoires une image saisissante de ces combats acharnés : « La Bastille en ce moment a quelque chose de magique, d’infernal, digne de l’enfer de Dante. De tous côtés, la mitraille, les balles et le fracas d’un effroyable combat. Du milieu de cet embrasement sort de cette apothéose le génie de la liberté affranchissant le monde. »

Dans la nuit du 24 au 25 mai 1871, la Place de la Bastille fut le lieu de combats particulièrement acharnés car hautement symboliques

gravure issue du documentaire de Raphael Meyssan, Les damnés de la Commune

Au lendemain de cette lutte désespérée, Paris est un vaste champ de bataille, ses boulevards haussmanniens ravagés par les incendies et les bombardements. Il règne dans l’air des nuages acres de poudre et accablants de chaleur. Le 25 mai s’ouvre sur une Commune en ruines, balafrée, en pleine hémorragie. Les combats se propagent aux quartiers de l’est, dernier bastion de résistance, le plus farouche. Les deux camps s’affrontent jusqu’à la place du château d’eau, future place de la République. Sombre ironie quand elle finit par tomber au soir, emportant encore un peu plus la République sociale dans sa chute. Dans le tumulte des combats qui secoue la barricade de la mairie XI arrondissement, un homme sort du bâtiment. Désarmé, les yeux dans le vide, il marche vers le front ennemi. C’est Charles Delescluze, délégué à la guerre. Il se dresse sur les défenses. Il est instantanément transpercé d’une balle et s’effondre. L’élu de la Commune chargé de la guerre vient de se laisser mourir, abandonnant les Fédérés restants à leur funeste sort. Ces derniers le savent, l’ennemi ne fait pas de prisonnier. Les Versaillais ont pour ordre informel de tuer tous communards potentiels. Tous Parisiens avec de la poudre sur les mains seront immédiatement fusillés. Les exécutions de masse se poursuivent depuis le début de la semaine. Sanglants, ses jours s’enchaînent dans une escalade de violence et de haine. À tel point que les fédérés rassemblent des otages à Belleville. Parmi les prisonniers, Mgr Georges Darboy, l’archevêque de Paris. Tous seront fusillés sans le moindre procès.

Paris est ravagée par les bombardements et les incendies. Certains quartiers sont des champs de ruines.

Restes de barricade, rue de Rivoli. Paris IVe. 1871. Bruno Auguste Braquehais

Le 26 mai, des centaines de cadavres sont entassés dans la cour de la mairie de Belleville, tout dernier quartier tenu par la Commune. Ce fief est une morgue à ciel ouvert, les ultimes survivants sont entourés de morts et se demandent s’ils ne le sont pas eux aussi. Sans munition, sans le moindre commandement, bataillant contre la faim et l’ennemi innombrable, les 3000 Fédérés restants mènent le combat de David contre Goliath. Belleville est prise en tenaille par 100 000 Versaillais. Dans les ruines, les soldats en viennent au corps à corps. Les barricades tombent alors que les troupes flanquent les positions parisiennes, tirant sur les défenseurs depuis les fenêtres des bâtiments adjacents. Dans ces bataillons aux uniformes de bric et de broc, il n’y a pas de savoir-faire militaire. Ils n’ont aucune chance. Mais ils tiennent. Ils tiennent sous leur drapeau, solidaires, et jusqu’au-boutisse. Durant tous ces jours d’effervescence et d’espoirs, d’égalité et de fraternité, de luttes et maintenant de mort, ces hommes et ces femmes ont tissé des liens extrêmement forts. C’est pour cela qu’ils tiennent. Et aussi pour leur rêve d’une République sociale.

« le combat de David contre Goliath »

Mais quand le soir tombe de nouveau, les lendemains n’ont jamais été aussi incertains. La nuit amène son lot de cauchemars. Un peu avant le crépuscule, des prêtres, des gendarmes et même quelques civils sont fusillés à la prison de la Roquette. Les communards massacrent ainsi 52 personnes. Les ténèbres s’abattent sur la ville des damnés, éclairées par l’immense incendie des docks du bassin de la Villette. Avec un ciel nocturne zébré de flammes, la Commune de Paris n’est plus qu’un enfer sur terre.

La pluie tombe sur Paris, mais n’éteint pas les brasiers. Le 27 mai 1871, l’air vibre sous le sifflement des obus, l’ultime combat résonne à Belleville. Les derniers débris de bataillons fédérés sont regroupés au cimetière du Père-Lachaise. Sur cette colline, citadelle solitaire qui domine une ville prise par l’ennemi, les derniers canons communards viennent de cracher leurs derniers boulets. Désormais, le combat se mènera au fusil et à la baïonnette. Alors que le jour décline, ils ne sont plus que 200 à tenir sous les drapeaux de la Commune. Désemparés, désespérés, acculés, obstinés, ils lutteront jusqu’à la fin. La dernière nuit arrive. Les bataillons versaillais affluent par vagues inépuisables sur les défenses fédérées. Dans ce cimetière on s’entretue à coup de baïonnettes, de sabres, de couteaux, à mains nues parfois. Les ultimes affrontements sont d’une brutalité sauvage, impitoyable, acharnée, pleine de haine. Entre les tombes, sous une pluie battante, au milieu des morts, dans l’obscurité d’une nuit noire, sans espoir ni lendemain, la Commune se meurt.

Aucune pitié pour les survivants : 147 sont fusillés le long de ce qui deviendra le Mur des Fédérés.

Les combats au Père-Lachaise furent les derniers de la Commune et parmi les plus violents de la Semaine Sanglante

tableau d’Henri Félix Emmanuel Philippoteaux

Elle n’est pas morte

La semaine sanglante s’achève le 28 mai, dans un silence surréaliste d’abord. Le silence d’une ville où plus aucun tir ne résonne, où plus aucun boulet n’explose. Une ville défaite. Mais ce silence ne sera que de courte durée. Bientôt, les massacres commencent. Partout dans Paris, les Versaillais traquent les fils et les filles de la Commune. Désormais orphelins, ils n’en restent pas moins une menace pour les vainqueurs. Leur tribut de guerre sera la mort. Partout dans Paris, les Versaillais chassent, alignent et fusillent les communards. Partout dans Paris, les pires atrocités sont commises, les soldats violent et massacrent. Dans cette ville ravagée où les ruines succèdent aux ruines, les exécutions de masse se multiplient. Les corps s’enchevêtrent, les charniers sont innombrables. La semaine sanglante n’a jamais aussi bien porté son nom. La République sociale est écrasée lors d’une vaste boucherie. Dans des fosses, les Versaillais jettent les cadavres ennemis. Partout dans Paris, ils enterrent la Commune. À la fin de ces sept jours de combat et de carnage, entre 6 000 et 30 000 personnes sont mortes.

De cette défaite cinglante s’en suivront des rafles de police et des arrestations en masse.

Pour éradiquer la « vermine parisienne » comme l’entendait le gouvernement de Thiers, la ville déchue, par ses artères perforées, se vide de 40 000 suspects. Des tribunaux sont dressés à Versailles, devenu une immense prison à ciel ouvert. Face au nombre d’arrêtés, des trains les déportent à Brest, où des quais flottants sont construits pour accueillir les masses enchaînées. Les procès expéditifs déclareront coupables 10 000 personnes pour des faits de délits politiques, ce qui les sauvera de la guillotine et des pelotons d’exécution. Seuls 95 hommes et femmes sont condamnés à mort et 23 hommes seront effectivement fusillés, une dernière humiliation pour les communards.

« puisqu’il semble que tout cœur qui bat pour la liberté n’a droit qu’à un peu de plomb, j’en réclame ma part, moi ! »

Lors de son procès, Louise Michel montera au créneau pour crier face à l’assemblée : « puisqu’il semble que tout cœur qui bat pour la liberté n’a droit qu’à un peu de plomb, j’en réclame ma part, moi ! » Mais elle ne recevra jamais cette sinistre faveur. À la place, les damnés de la Commune sont voués à la déportation et à l’oubli : 4 000 d’entre eux partiront au bagne de Nouvelle-Calédonie, à l’autre bout du monde.

À Paris, les avenues seront repavées, l’Hôtel de Ville reconstruit et la colonne Vendôme reconstruite. Les rues seront lavées du sang qui y coulait, les faubourgs populaires en ruines, à l’instar de Belleville, seront détruits. Le Palais Bourbon accueillera de nouveau des députés monarchistes et conservateurs. Les bourgeois qui avaient fui le siège reviennent dans leurs quartiers chics de l’ouest. Sur la Butte-Montmartre, la basilique du Sacré-Cœur se dressera en 1875. Les anarchistes seront muselés par les lois scélérates de 1893. Sous la capitale de nouveau rayonnante d’une III République à l’empire colonial en pleine extension, les cadavres de 1871 deviendront poussière. Certaines grandes idées de ces morts oubliées seront reprises par les architectes de ce nouveau régime. Ironie du sort, Jules Ferry, l’ancien maire de la ville qui avait fait tirer sur la foule en ce 22 janvier 1871, récupèrera les lois sur l’instruction gratuite des filles et des garçons en 1881 et 1882. Il y aura aussi en 1905 le divorce entre l’État et l’Église de nouveau acté. Concernant les droits des travailleurs, le flambeau sera repris par le Front populaire de 1936 à 1938 avec la semaine de 40 heures, la reconnaissance de la liberté syndicale et les délégués du personnel élus.

Il faudra attendre 1944 pour que le vote des femmes, projet de certains élus du Comité, soit finalement autorisé. Un siècle plus tard, en 1972, le principe de l’égale rémunération des femmes et des hommes sera inscrit dans le Code du Travail.

En mai 1886, Eugène Pottier, auteur de l’Internationale, publiait une chanson en l’honneur de ses compagnons morts durant l’épisode insurrectionnel de 1871. Ce chant s’intitule : elle n’est pas morte. Après 150 ans, les damnés de la Commune ne sont pas totalement oubliés. Leur héritage a porté ses fruits comme au temps des cerises, malgré l’acharnement d’une Histoire nationale qui les a mis au ban. Morts pour une utopie sociale inachevée, ces hommes et ces femmes ont incarné, 72 jours durant, les valeurs essentielles de la République : la liberté, l’égalité et la solidarité.

Un siècle et demi plus tard, le 29 mai 2021, l’association des Amis de la Commune se rendra aux Murs des Fédérés. Cette réunion clôturera deux mois de commémorations.

Lors d’une minute de silence, ils rendront hommage aux enfants de la Commune, pour qu’ils ne soient pas les orphelins de l’Histoire.

Alexandre ORI

source: La Commune de Paris. 1871 (William Serman)

Paris Insurgé- La Commune de 1871 ( Jacques Rougerie)

Franc-Maçonnerie et Histoire de France ( Christian Doumergue)

Les Damnés de la Commune ( documentaire de Raphaël Meyssan)

Retro News pour les articles de journaux d’époque

La Commune de Paris 1871 ( Nota Bene)

La Commune (Historia édition du mois de mars)

La Commune de Paris (Web série d’articles publiés par Les Jours)