L’instruction en famille, un choix personnel bridé par le gouvernement

Choisir de dire non à l’éducation nationale, c’est possible, ça fonctionne et c’est légal. Mais jusqu’à quand, et sous quelles conditions ?

“Le système est élitiste. Les enfants sont classés, sanctionnés, parfois humiliés“ L’éducation nationale n’a pas bonne presse auprès des parents qui ont fait le choix de l’instruction en famille (IEF). Grégoire est père d’une fille de six ans. Pour lui, “noter un élève, le sanctionner, le punir, ça lui fait perdre confiance en lui. “Je me rappelle que, quand j’avais une mauvaise note à l’école, je pleurais. Alors que quand on dit à notre fille ‘ce n’est pas tout à fait bon’, elle veut le refaire.“

La pédagogie que Grégoire et sa femme mettent en place depuis deux ans semble porter ses premiers fruits. “Notre fille dévore déjà des bouquins sans images !”, se réjouit le père qui a grandi sur les bancs de l’école publique.

               Après 17 ans d’expérience de l’IEF, Ghislaine assure que ses enfants “allaient à l’université avec une curiosité que les autres n’avaient pas forcément.” Elle qui n’a connu que l’école publique pendant son enfance, “[sait] qu’en fin de lycée, on est fatigué du système.” Contrairement à ses enfants qui “n’ont pas peur d’apprendre”.

Un mode de vie pour toute la famille

               Une soif de connaissance qui s’explique par le système éducatif dans lequel ils ont grandi. “Je ne donne pas de cours à mes enfants. Je suis juste une personne-ressources”, explique la mère de quatre enfants. À la maison, “chacun vit sa vie. Il n’y a pas d’heure de réveil. Certains font la grasse mat’, d’autres sont plus matinaux.”

Plus qu’un système éducatif, l’IEF est un mode de vie pour la famille. “Je trouve que pour aller à l’école, on se presse tous les matins, on se stresse… c’est beaucoup d’engagement pour pas grand-chose. Nous, on recherche plus la slow life.”

               Une philosophie de vie partagée par Ghislain, qui a toujours laissé le choix de l’école à ses quatre enfants : “Dès qu’ils ont voulu y aller, on a tout fait pour.” Mais la transition est parfois compliquée, car les exigences ne sont pas les mêmes. “C’est plus difficile de passer le bac en candidat libre pour les ‘non sco‘ parce qu’il y a plus de matières et qu’ils n’ont pas les codes formels”, confie Ghislain. “On a eu le bac ras les pâquerettes”, reconnaît Ghislaine, qui s’inclut dans la réussite scolaire de ses enfants.

               Les parents ne s’attardent pas sur les notes de l’Éducation nationale. Ce qui importe pour eux, c’est la sociabilisation de l’enfant. Si le manque d’interaction sociale avec d’autres enfants est parfois décrié par les fervents défenseurs de l’école, pour Grégoire, “le premier critère de sociabilisation de l’enfant, ce n’est pas qu’il y ait plein d’enfants autour de lui, mais c’est la confiance en soi. Et l’IEF favorise cela.”

Pour Ghislaine, le problème est même inversé : “C’est l’école qui ne sociabilise pas. (…) Quand ils ne sont pas scolarisés, les enfants voient plus de gens différents, et pas forcément de leur âge.”

La République avant tout

               Le 24 août dernier, la loi “confortant le respect des principes de la République”, initialement censée lutter contre le séparatisme, a donné un tour de vis supplémentaire à l’IEF. Au lieu de devoir simplement déclarer pratiquer l’IEF en mairie, les familles devront y être autorisées. Un changement de paradigme qui inquiète. “On va être à la merci de l’inspecteur”, fustige Grégoire, qui dénonce les anti-IEF. “Certains inspecteurs créent un contexte anxiogène et mettent une pression sur les enfants pour que les résultats ne soient pas géniaux.”

               Depuis 1998, quatre lois ont restreint peu à peu les possibilités de l’école à la maison. “Depuis la loi Royal [de 1998], on a un contrôle annuel. À l’époque, le prétexte c’était qu’il y avait des milliers d’enfants qui étaient sous emprise de sectes avec l’instruction en famille”, rappelle Ghislain. Pour l’ancien responsable politique et juridique de l’association Les enfants d’abord, “c’est très clair : la loi séparatisme, c’est la resucée de la loi Royal. C’est la même chose, on change juste un mot.”

Par la voix de Grégoire, une question se pose : “Est-ce qu’il y a une volonté de museler l’instruction en famille ? On est tenté de le penser. Mais j’ai aussi parlé à des gens proches des parlementaires et ils disent que ce qui est visé, c’est les enfants qui se radicalisent en famille.”

Le 2 novembre 2020, Gérald Darmanin clamait en commission des lois, pour justifier sa volonté d’encadrer l’IEF : “La lutte contre l’islam politique […] nous oblige à prendre des dispositions fortes.”

Une loi imparfaite

Cette volonté de viser “l’islam politique” inquiète Ghislaine. “Moi qui suis de confession musulmane et qui porte le voile au quotidien, j’ai peur qu’on soit jugé rapidement. Le contrôle de cette année, on l’appréhende un peu plus”, avoue-t-elle.

               “Pour moi, cette loi ouvre la voie à des abus. Peut-être qu’il aurait simplement fallu intensifier les contrôles”, propose Grégoire. Mais l’idée ne plaît pas à Ghislain : “Je suis contre cette idée qui veut que la république contrôle.” Les opinions divergent sur l’épineuse question de l’éducation des enfants. Même chez ceux qui pratiquent l’IEF. Un membre de l’association Les enfants d’abord rappelle qu’“il y a autant d’IEF que de familles”. “Vous trouverez tout et n’importe qui dans l’IEF. Des gens qui ont des sous, d’autres qui en ont très peu. Des gens de gauche, de droite…”, énumère Grégoire.

               Professeure de musique à mi-temps, artiste de spectacle, autoentrepreneur ou encore en reprise d’études, tous ont un point commun : ils ont fait le choix d’un mode de vie qui leur permet de prendre du temps pour leurs enfants.

Noé GIRARD-BLANC