novembre 10

Un rempart zététique contre la désinformation

La zététique (du grec zêtêin, chercher) est une démarche intellectuelle mobilisant la rigueur de la méthode scientifique pour comprendre le monde qui nous entoure. À l’heure où les fake news dominent l’information, cet art de l’esprit critique semble avoir de beaux jours devant lui.

Depuis la montée en puissance des réseaux sociaux, de nombreux travaux ont permis de montrer l’influence d’Internet sur la diffusion des fausses nouvelles. Des sociologues comme Jean-Bruno Renard ou Gérald Bronner — récemment nommé à la tête d’une commission parlementaire sur les fake news — ont notamment étudié les raisons de l’adhésion aux théories du complot, ou le rôle prégnant de mécanismes de diffusion des croyances comme le “biais de confirmation”.

Face au nivellement des connaissances et à la perte de confiance dans les sources d’information traditionnelles, la zététique apparaît comme une méthode permettant de s’orienter. Depuis l’Antiquité, cette démarche intellectuelle s’inspire de la méthode scientifique pour « découvrir et pénétrer la raison et la nature des choses » (Larousse.fr). Les zététiciens puisent dans les grands principes de la méthode scientifique (doute a priori, objectivation, recherche rationnelle de la preuve et mise en commun des résultats) la rigueur nécessaire au développement d’un solide esprit critique.

À l’école de l’esprit critique

Devenue un enseignement universitaire en France dans les années 1980, la zététique est par essence transdisciplinaire: « En physique, biologie, mathématique, psychologie, mais aussi en histoire ou en géographie […], la zététique peut être utilisée dans toute recherche sérieuse », indique Henri Broch, qui a fondé le laboratoire de zététique de l’Université de Nice en 1998. « Pas exactement comme une recette de cuisine, mais un peu de cet ordre-là », concède le physicien, désormais professeur émérite.

Schéma de la méthode scientifique (Teknovore.com, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons)

« La démarche de l’esprit critique, c’est-à-dire savoir lire, comprendre les tenants et les aboutissants d’un discours, pourquoi c’est écrit, quelle est sa valeur, c’est ce qu’on a toujours fait », affirme avec force Frédéric Couston, enseignant à l’IUT Information-Communication de Nice Côte-d’Azur. Pourtant, « à une époque où internet met tous les discours, opinions ou croyances au même niveau », l’enseignant se dit conscient que « tenir un discours rationnel à des gens qui ne le sont pas est souvent contre-productif ». Frédéric Couston utilise parfois des supports proches de l’esprit zététique, qui vulgarisent la méthode scientifique. Cette dernière, estime-t-il, peut aider les étudiants à « s’orienter dans les médias » et à « acquérir une hygiène de l’esprit, face à un flot d’information dont il est difficile de vérifier le sérieux ».

De « l’autodéfense intellectuelle » au hoaxbusting (en français, « traque de fausses nouvelles »), les enjeux éducatifs de la lutte contre la désinformation font aussi l’objet d’outils pédagogiques mis en avant par le gouvernement. Dans un esprit similaire, la Fondation « La main à la pâte », impulsée par le prix Nobel George Charpak, propose de former les enseignants eux-mêmes à transmettre les sciences par l’expérimentation plus que par la théorie.

Mettre la main à la pâte

Dans les années 1980, c’est justement en constatant les lacunes d’un enseignement scientifique qui met trop peu « la main à la pâte » qu’Henri Broch a eu l’idée de recourir à la zététique. « J’ai mené une enquête*, se souvient-il, qui a montré que les étudiants accordaient plus de crédit à Uri Geller (NDLR: kinésiologue à la mode dans les années 1980) qu’à la relativité ! Ils pensaient que le pouvoir de l’esprit de tordre du métal était prouvé scientifiquement et que la dilatation relativiste du temps, qu’on leur enseignait en parallèle, était une pure spéculation théorique ! C’est là que je me suis dit : il faut que je change mon enseignement. »

Henri Broch marche sur le feu (photo: Yves Bosson)

Constatant que « ce qui pouvait marcher n’était pas tellement des discours, ni d’expliquer ce qu’est la méthode scientifique, mais plutôt de faire des expériences, des choses concrètes », Henri Broch met l’accent sur les travaux pratiques. Dans ses cours, les étudiants ont six mois pour traiter un thème de leur choix — paranormal ou non — de manière zététique. « C’est sur le rapport de leurs manips et de leurs expériences qu’ils étaient jugés in fine », se souvient-il.

Pendant trente ans, « avec plus de 7000 étudiants » et en accord avec des médiums ou des magnétiseurs, Henri Broch met en place des expériences et teste des dizaines de phénomènes considérés par les scientifiques comme paranormaux ou relevant des pseudosciences. Ces derniers se révèlent en effet idéals pour montrer « comment faire des protocoles simples […] de telle manière que le résultat soit indiscutable, dans un sens ou dans l’autre ».

La Zet’ et l’internet

Grâce à Devenez sorcier, devenez savants, best-seller co-écrit avec George Charpak, ou à « Mirages », un documentaire en plusieurs parties réalisé par Patric Jean, la zététique selon Henri Broch a largement « essaimé ». Dans des associations comme l’Observatoire zététique ou des groupes de recherche comme le Cortecs (Collectif de recherche transdisciplinaire esprit critique & sciences), des zététiciens souvent issus du milieu enseignant organisent des conférences-débats ou se mobilisent autour de sujets comme les OGM, le créationnisme et les vaccins.

Ces dix dernières années, Internet est apparu comme un terrain de jeux idéal pour de nouveaux esprits « zet » enthousiasmés par la lutte contre la désinformation. Dans la veine des “zeteclips” réalisés par le Cortecs dans les années 2010, les youtubeurs de chaînes comme Hygiène Mentale, La Tronche en biais ou Defakator —partagent aujourd’hui des vidéos de vulgarisation de la méthode scientifique auprès de centaines de milliers d’abonnés. Mais la portée pédagogique de la zététique est-elle toujours la même ?

Sur Youtube, Christophe Michel (Hygiène Mentale) propose de distinguer un niveau de véracité parmi la masse de documents disponibles sur Internet (image: capture d’écran de la vidéo « Les publications scientifiques »)

Dans le Monde diplomatique (#179, octobre-novembre 2021), Richard Monvoisin, qui enseigne la pensée critique et la lecture critique des médias à l’Université Grenoble-Alpes, donne à voir les possibles récupérations qui menacent aujourd’hui la zététique. Henri Broch, lui, continue de placer la démarche scientifique au cœur de son quotidien, pour se mobiliser sur les questions environnementales ou pour analyser les discours politiques diffusés à la télévision. Les services de fact-checking des grands médias n’ont qu’à bien se tenir.

Eden Armant-Jacquemin

*Enquête “Psychokinèse Vs. Relativité” de H. Broch, parmi les étudiants de premier cycle sciences. Université de Nice. Deug A1, B1, et A2. 1982-1983. Tiré de Charpak & Broch (2002)

Photo mise en avant: Henri Broch fabriquant des statues qui pleurent