novembre 13

En Russie, la chasse aux médias est ouverte

Classée 150ème sur 180 au classement de la liberté de la presse, la Russie connaît depuis plusieurs mois un véritable effondrement de sa presse indépendante.

« Nous nous sommes rendus compte que nous n’avions pas d’argent, pas d’annonceur, mais des millions de lecteurs » déclarait il y a quelque mois Galina Timchenko, fondatrice du web média russe Meduza. Peu connu dans l’hexagone, Meduza fait partie depuis son lancement en 2014 des géants de la presse indépendante russe. Un colosse pourtant mis à genoux cette année par un nouveau texte du Kremlin, comme plusieurs dizaines de médias, organisations et journalistes au discours dissonant avec celui du pouvoir. Alors que le gouvernement de Vladimir Poutine fais depuis plusieurs mois monter la pression sur les médias russe, retour sur  les dessous de cette chasse aux sorcières de l’information.

Premier assaut

Le 23 avril dernier, un coup de massue jusqu’ici jamais vu pour un organe de presse russe s’abat sur la rédaction de Meduza. Le web média devient alors le dernier inscrit sur la liste d’« agents étrangers » tenue par le ministère de la justice russe. Le Kremlin fait ainsi passer Meduza dans une catégorie jusqu’ici réservée à des branches russophones d’entreprises de presse internationale, comme Voice Of America ou Radio Free Europe.

Une classification aux allures de bombardement juridique pour le site, laissant « le modèle économique que nous construisons depuis six mois ruiné » dénonce Ivan Kolpakov, rédacteur en chef de Meduza. Forcé d’afficher la mention « agent de l’étranger » sur chaque page le site devient un véritable répulsif publicitaire, les annonceurs s’effrayant d’être associé à une entreprise catégorisée agent étranger. Suite à sa labellisation, le site perd ainsi en moins d’une semaine 90 % de ses annonceurs, soit la quasi-totalité de ses revenus, le média diffusant gratuitement l’entièreté de ses articles sans système d’abonnement. Meduza survit de justesse à l’assaut, sauvé par les dons son lectorat, mais le Kremlin n’en a pas fini avec la presse indépendante.

Parmi les médias russes indépendants, beaucoup se sont spécialisés dans l’investigation au sujet des affaires des oligarques et politiques du pays. Crédit : Proek.media

La politique de la terre brûlée

L’offensive contre Meduza n’est alors que la face émergée de la politique menée par le gouvernement russe. Aux racines de ces attaques de la presse indépendante se trouve un amendement de la loi sur les agents étrangers passé en fin d’année 2020. Adoptée le 23 décembre par l’Assemblée russe, puis signée le 30 par Vladimir Poutine, la modification permet au gouvernement de faire entrer sur la fameuse liste toute personne ou entreprise menant une « action politique » ou comptant des financements étrangers. Une extension appliquée avec zèle par le ministère de la justice, qui va jusqu’à classifier comme agents étrangers cinq journalistes et militants dès le 28 décembre, soit deux jours avant la signature officielle du texte.

Une fois la machine lancée à l’assaut des médias, la liste s’allonge rapidement à partir d’avril 2021. Après Meduza vient le tour de nombreux organes de presse, à l’image du site « anti-corruption » Pasmi.ru ou du média économique Vtimes, tous deux labellisés à quelques semaines d’intervalles. Une razzia contre les rédactions indépendantes qui va crescendo, jusqu’à ce que Proekt, média spécialisé dans l’investigation des dessous du pouvoir russe, ne passe dans le viseur du Kremlin. Le 15 juillet, c’est ainsi une double attaque que subit le site indépendant : son rédacteur en chef et fondateur, le journaliste Roman Badanin, est classé agent étranger ; alors que l’entreprise entière est officiellement considérée comme organisation « indésirable » sur le sol russe. Un nouveau cap est franchi, la pression monte encore du côté de la presse. Pour Proekt, la sentence est irrévocable : c’est la dissolution ou la prison.

Une classification comme lepoint d’orgue de la campagne du Kremlin face aux médias indépendants, mais qui est loin d’en marquer la fin. Pas moins de 59 médias, militants et journalistes ont depuis été labellisés par le ministère de la justice, continuant de mettre à sac nombrerédactions indépendantes couvrant l’actualité politique, à l’image des chaines Dozhd et Istories.

Vaincus par le Label

Depuis le début d’année, c’est ainsi un bilan toujours plus sombre qui se dessine, lentement mais sûrement, pour la presse indépendante russe. Vtimes, Proekt, Otkrytye Media, MBKh Media et plusieurs autres organes de presse n’ont pas pu faire face à la labellisation et ont dû mettre fin à leur activité au bout de quelques jours ou semaines. Un véritable charnier de presse laissant les quelques survivants chancelants et souvent au bord du gouffre causé par les conséquences, plus ou moins directes, de l’étiquette « média étranger ». Car l’entrée sur le registre gouvernemental, en dehors de son impact économique colossal pour les rédactions concernées, signifie aussi la mise en liste noire par nombre de sources d’administrations étatiques. « D’après le code civil russe, les personnes qui nous accordent une interview […] sont considérées comme auteur de notre contenu, donc comme prenant part à l’activité d’un média étranger » résume sobrement Galina Timchenko, directrice de Meduza.

Isolés de leurs sources, laissés sans revenus publicitaires ou presque, c’est une sombre fresque que voient se peindre face à eux les journalistes russes. Malgré tout, une lueur semble subsister pour les médias indépendants, rallumée il y a quelques semaines par la remise du prix Nobel de la paix à Dmitri Mouratov, rédacteur en chef du quotidien d’opposition Novaïa Gazeta. Au pays de Vladimir Poutine, le salut de la presse libre viendrait-il du soutien international ?

Simon Martin