Les médias, facteurs de désensibilisation de la société face à la question migratoire

Tous les articles lus chaque jour dans la presse concernant l’immigration englobent une dimension dramatique et se servent du sensationnel pour tenter de choquer les lecteurs. Seulement, cette tendance à voir la migration uniquement sous cet angle ne reflète pas une réalité objective et accentue le fossé entre immigrés et citoyens français.

Charles Autheman. le 23 octobre / Tanguy Tricoire

« En donnant aux journalistes de demain les clés pour comprendre les enjeux migratoires ainsi qu’un recul sur leurs propres pratiques, il sera possible d’enrichir le débat public » a affirmé Charles Autheman, consultant indépendant et spécialiste du traitement médiatique des migrations et du travail forcé lors d’une conférence organisée pour les étudiants de l’école de journalisme de Cannes. Un message fort, qui témoigne de la nécessité de former les journalistes sur leur façon de délivrer des informations concernant ce sujet trop souvent en proie au dramatisme.

Une tribune rédigée par le conférencier dans le média iD4D révèle que dès 1995, le Conseil de l’Europe, dans son rapport sur les migrants et les médias, soulignait que « si, d’une part, les médias représentent un moyen important pour la lutte contre les sentiments racistes et xénophobes, les préjugés et les idées reçues, ils sont également susceptibles, d’autre part, de contribuer à la création ou au renforcement de ces sentiments ». Vingt-six ans plus tard, ce constat ne représente plus seulement un risque mais une réalité de plus en plus grave causée par l’omniprésence et l’accélération de l’information notamment sur les réseaux sociaux. Les médias ont alimenté ce rejet et cette peur de l’étranger par leurs titres chocs et leurs images alarmantes.

C’est cette photo du petit Aylan mort échoué sur une plage qui a fait le tour du monde et qui avait suscité un véritable émoi il y a un peu plus de 5 ans. Six mois après Libération titre «Chaque jour, deux Aylan», une manière de dire que rien a changé, que la population ferme les yeux, habituée à ces nouvelles. «Regardez cette horreur devenue banale».

Qu’est – ce que « l’inmigracionalismo » ?

En Espagne, depuis plusieurs années, des acteurs associatifs (notamment l’association militante Red Acoge) dénoncent ainsi, sous le nom d’un concept nommé « inmigracionalismo », les méfaits du traitement sensationnel de l’immigration dans les médias espagnols. Les tragédies migratoires ne sont que trop rarement présentées de manière rigoureuse et neutre par les médias et ce traitement dramatique finit par générer une véritable désensibilisation de la part de la société.

« La presse doit agir »

Dans ce contexte délicat et fragile, les médias ont un rôle primordial à jouer pour assurer la véracité des informations diffusées, reflétant la complexité et la diversité des expériences migratoires sans les réduire automatiquement au drame et catégoriser la migration seulement en une infime partie de ce qu’elle est réellement. L’information se doit de refléter l’objectivité, le journaliste est un interprète qui traduit une information complexe et permet aux gens de penser et de faire des choix de façon éclairée sans avoir systématiquement recours au sensationnel. Un enjeu pour la question migratoire.

Laura Hue