novembre 16

Face à l’urgence du climat, la presse de solution se veut moins sombre et plus verte

Comment traiter le changement climatique ? Cette question était au cœur des débats animant les Assises Internationales du journalisme à Tours. Pour raconter cette actualité de plus en plus chaude, les journalistes ont dû s’adapter, repenser leur métier, questionner leurs  choix éditoriaux, leur éthique et leur engagement. De ce remue-méninge, est né le journalisme de solution. Le futur de la profession s’esquisse, plus vert et peut-être moins sombre qu’on pourrait le croire.

Hier, Albert Londres disait : « la raison d’être d’un journaliste, c’est de tremper la plume dans la plaie. » Aujourd’hui, la profession se questionne : est-il temps de penser autrement l’actualité pour contribuer à panser la plaie ?

Pour parler du changement climatique, il a fallu un déclic aux rédactions, cette prise de conscience qui transforme les mots et refonde les choix éditoriaux. Réaliser l’urgence est un déclencheur, un électrochoc qui appelle à la responsabilité. A la 14e édition des Assises, nommée « chaud devant »,  de débats en table ronde, le constat est omniprésent : la crise à venir est sans précédent et questionne en profondeur notre modèle de société. Il n’est ici pas question de « rubricardiser la problématique » comme le formule Fabrice Arfi. Le journaliste d’investigation à Mediapart soutient qu’il faut laisser la question climatique « s’irriguer dans les papiers de tous les services, car elle se pose de partout » . Ainsi, dans les pages politiques, économiques, sociales, la thématique grandit sur le terrain de la couverture médiatique pour en saisir enfin la dimension globale.

Sensibiliser sans décourager

« Trouver l’angle climatique au-delà de la section environnementale » comme le formule Jon Henley, journaliste au Guardian, c’est sensibiliser le public aux enjeux de demain pour ne pas tomber dans le « climato-défaitisme ». Les accords de Paris de 2015, visant à réduire les émissions de CO2 pour endiguer à 2° le réchauffement climatique, engagent tous les pays du monde à prendre des mesures de restrictions. Se multiplient alors les augmentations de taxes sur l’essence, le gaz, l’avion. Les discours les plus radicaux parlent même de rationner les populations dans la limite de quotas drastiques. Face à l’urgence, les discours alarmistes ou culpalisateurs font émerger une génération « d’éco-anxieux » et de « climato-défaitistes ». Les premiers sont accablés par un sombre avenir, les paralysant dans une souffrance et une détresse psychique ou existentielle. Trois quarts des 16-25 ans en seraient atteints d’après une enquête de The Lancet. Les seconds considèrent que le combat est perdu d’avance, que l’Humanité ne changera pas assez vite pour éviter la catastrophe et qu’il ne sert à rien de sacrifier notre mode de vie face à l’inévitable.

Face à ce constat, les médias ne doivent plus participer à l’immobilisme de la population via leur traitement terrifiant de l’actualité climatique. Pour contrer cette situation, le journalisme est alors repensé sous le prisme des solutions.

Le cinquième W

Le mot d’ordre : innover sur la transmission de l’information traitant des grands enjeux du siècle. Même si ça ne cure pas l’overdose des mauvaises nouvelles, le journalisme de solution s’impose comme le cinquième W utilisé par la profession pour contextualiser une information. Après le “what, where, when, why”, il y a le « What can we do to make a difference ». Que pouvons-nous faire pour changer les choses? Approche globalisant une problématique, ce journalisme dessine autant la noirceur de l’actualité que la fresque d’alternatives la palliant. La journaliste de Spark News, Sandra Bailliencourt, constate qu’il ne « suffit plus de montrer des problèmes, car ça ne mettra jamais les gens en mouvement. Face à l’actualité, le lecteur doit se poser des questions sur son mode de vie. Nous devons trouver des solutions, des avis d’experts, de sociologues, de philosophes, pour mieux définir quel est le modèle de vie dont on veut parler. » Construire le récit de l’actualité en « replaçant l’humain au cœur du vivant » : là est la mission d’un journalisme qui ne s’arrête plus seulement aux faits, mais repense l’actualité dans son entièreté.

Rigueur et rien de miraculeux

Ce n’est pas du journalisme good news ou feel good, celui qui recense les informations qui donnent le sourire pour la journée au détriment d’une solution de fond. Rien de manichéen, rien de miraculeux. Sophie Roland, journaliste à France Télévision, rappelle toute la rigueur nécessaire pour traiter « jusqu’au bout un sujet aussi complexe » que l’urgence climatique. « Notre travail doit mesurer avec des datas, des témoignages, des éclairages, proposer des pistes alternatives et en poser les limites. » Membre du Solution Journalism Network, un consortium de journalistes créé en 2013 par deux rédacteurs du New York Times, Sophie Roland et ses confrères dissèquent, enquêtent, recoupent leurs sources pour garder le recul nécessaire à un travail rigoureux, évitant les affres du « solutionnisme et du greenwashing ». Nombreuses sont les entreprises qui tentent de se donner une bonne image écoresponsable avec des études biaisées, des rapports trompeurs et du marketing mensonger. Il en devient ainsi de la responsabilité des journalistes d’interroger, d’angler et d’évaluer la solution sous le regard critique de l’investigation.

« redonner confiance »

Bien que ne s’arrêtant pas à la dimension climatique, ce traitement médiatique propose un récit qui, en incluant le lecteur, permet de mieux le pousser à l’action. En éteignant sa Tv ou en refermant le journal, le public ne reste plus impuissant et déprimé. Dans ce grand combat, lui aussi a son rôle à jouer. Et c’est le journaliste qui l’y invite, lui prend la main et lui montre ce qui peut être fait pour changer la donne. Ce « journalisme intégral », comme le nomme Christophe Agnus, journaliste pour l’association Reporters Espoirs, permet de « s’investir avec le média et donc de le suivre. C’est aussi une façon de recréer du lien, c’est redonner confiance. »

 A la fin des Assises, les journalistes, militants, étudiants, chercheurs ou simples citoyens ressortent certainement des conférences de Tours avec une nouvelle conviction. Le journalisme a encore un rôle essentiel à jouer pour impacter les consciences et appeler au changement.

 L’encre de la profession continuera de puiser dans les plaies de l’actualité. Mais de ces écrits naîtront des alternatives pour penser différemment les combats qui attendent nos sociétés. Et peut-être panser nos lendemains.

Alexandre Ori