février 11

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Corrida en France : les clivages entre les opposants et les passionnés, de nouveau au centre de l’arène

Depuis plusieurs mois, de nombreuses associations luttent pour faire interdire les mises à mort taurines dans le sud de la France. Une d’entre elles, est justement en pleine affaire judiciaire, dont le verdict est attendu pour le mois de juin. Ce procès est l’occasion de revenir sur les divergences qui existent autour de la pratique. 

Un torero en habit traditionnel luttant contre un taureau au centre d’une arène – VL Media.FR

La tension monte dans la région de Nîmes. La raison : le maintien de la corrida dans le cadre des ferias, emblématiques de la région. Pourtant, de plus en plus de citoyens et élus souhaitent la faire interdire, pour lutter contre la souffrance animale. Dans le même temps, une tribune a vu le jour à la suite de la diffusion par la fondation Brigitte Bardot (fondation française vouée à la protection animale) des images d’une corrida organisée dans le Gard en août 2021. Sur cette vidéo, on y voit un taureau mort trainé hors de l’arène sans ménagement. Les sénateurs à l’origine de la tribune estiment que « la corrida est une pratique barbare qui n’est pas digne du pays civilisé dont nous sommes les élus ».

Pour eux, il n’est pas question de se justifier avec l’argument de la tradition locale qui est mis en avant par les pro-corrida. Elle est définie en 1989 par la justice comme étant « une culture commune […] une même façon de ressentir les choses et de s’enthousiasmer pour elles ». Puis en 2000, la Cour d’appel de Toulouse a défini les régions où la corrida est toujours autorisée, en délimitant un espace « entre le pays d’Arles et le Pays basque, entre garrigue et Méditerranée, entre Pyrénées et Gascogne, en Provence, Languedoc, Catalogne, Gascogne, Landes et Pays basque ». Ces régions sont réputées avoir une importante tradition taurine. De ce fait, les corridas continuent dans les arènes de Nîmes, Arles et dans d’autres villes du sud-ouest de la France.

« Un spectacle de mise à mort, je pense que ce n’est plus de notre temps »

Aujourd’hui, plus de 75 % des Français se disent contre la corrida, explique Didier Bonnet, directeur du CRAC Europe (Comité Radicalement Anti-Corrida). Ce collectif milite depuis de nombreuses années pour faire interdire la discipline dans les dix régions de France où elle est autorisée. Son ambition est aussi de ne plus permettre aux enfants de moins de 16 ans de se rendre dans une arène, et de faire fermer toutes les écoles taurines formatrices des matadors. Pour aboutir à cette interdiction, les adhérents organisent de nombreuses opérations « chocs » comme des manifestations, des distributions de tracts, des actions judiciaires, etc.

« Un spectacle de mise à mort, je pense que ce n’est plus de notre temps. La tradition n’excuse pas la barbarie, c’est une pratique vieillissante. La race des taureaux de combat qui sont dans les arènes n’existe même pas, ce sont des races qui ont été créées par l’Homme pour des besoins économiques », insiste Didier Bonnet. Les anti-corridas justifient leurs revendications grâce à plusieurs arguments. La souffrance animale provoquée par les toréadors qui plongent leurs lames jusqu’à 20 centimètres dans le corps, l’inégalité du combat ou encore l’incohérence de la législation qui plane autour de cette pratique.

La statue en bronze du torero français Christian Montcouquiol, emblème des arènes de Nîmes – Photo de Killian Chapus

La corrida, une exception dans le droit français

Une sorte de passe-droit existe dans la loi française pour autoriser les corridas. Le texte qui régit la maltraitance animale est l’article 521-1 du Code pénal. Il réprime les actes de cruauté envers les animaux et surtout « Le fait, publiquement ou non, d’exercer des sévices graves, ou de nature sexuelle, ou de commettre un acte de cruauté envers un animal domestique, ou apprivoisé, ou tenu en captivité, est puni de deux ans d’emprisonnement et de 30 000 euros d’amende ». Cette loi nommée « Loi Grammont » est mise en place en 1850 pour assurer une première protection animale.

Un autre texte a été voté en 1951 par l’Assemblée nationale et possède des exceptions bien précises. « Les dispositions [de la loi Grammont] ne sont pas applicables aux courses de taureaux lorsqu’une tradition ininterrompue a été invoquée ». Le paradoxe réside dans le fait qu’il y a une loi qui interdit de torturer un animal et l’autre qui l’autorise en utilisant l’argument de la tradition locale.

Une pratique difficile à interdire

Malgré les nombreuses actions mises en place par différents collectifs pour interdire la corrida, la tradition reste bien ancrée dans les 10 régions où elle est encore autorisée. En 2021, le chiffre d’affaires des corridas en France s’élevait à plus de 40 millions d’euros. On compte environ 1 million de visiteurs à Bayonne, un nombre équivalent à Nîmes, 400 000 à Arles et plus de 900 000 à Dax. La pratique est une vraie locomotive pour l’économie de la France méridionale affirme le journaliste Antoine Torres dans un article pour La Dépêche. Lors d’une feria, la plupart des commerces aux alentours des arènes doublent leur chiffre d’affaires et parfois davantage.

Quant à la légitimité des corridas, elle a été jugée conforme le 21 septembre dernier par le Conseil Constitutionnel. Après avoir été saisie par des associations (DDA et CRAC), l’instance devait trancher sur la constitutionnalité de la discipline. Le Conseil a donc qualifié les corridas de « pratiques traditionnelles (…) ne portant pas atteinte à des droits constitutionnels protégés ».

Une décision qui a provoqué le soulagement des aficionados, les passionnés de corridas. « Ici, la corrida fait partie du patrimoine culturel et de l’histoire de la ville », témoigne Alain, véritable adepte. « Souvent, les associations dénoncent la mise à mort des taureaux, mais en réalité, ils sont choyés toute leur vie et vivent de nombreuses années dans des conditions exceptionnelles. Ils meurent de manière honorable et ils sont considérés comme des rois lors de ces spectacles » continue cet aficionado.

Cette décision va marquer davantage le clivage entre les pro et anti-corridas. Les associations ont encore bien des combats à mener et les toréadors aussi.

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Brieuc Leturmy-Perrocheau

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