Homo Sapiens est arrivé en Europe bien plus tôt que ce que l’on pensait

De nouvelles découvertes dans la grotte Mandrin dans la Drôme révèlent que l’homme moderne est arrivé en Europe il y a 54.000 ans. Soit 10.000 ans plus tôt que les dernières estimations.

Des traces d'homo sapiens d'il y a 54.000 ans ont été retrouvées dans la grotte Mandrin. Photo: Ludovic Slimak/CNRS
Des traces d’homo sapiens d’il y a 54.000 ans ont été retrouvées dans la grotte Mandrin. Photo: Ludovic Slimak/CNRS

Il était là 10.000 ans plus tôt. L’Homme moderne, Homo Sapiens, est apparu en Europe il y a 54.000 ans, comme le révèle l’équipe d’archéologues et paléoanthropologues menée par Ludovic Slimak, chercheur CNRS à l’Université de Toulouse. Jusqu’à ce mercredi 9 février, les découvertes archéologiques estimaient l’arrivée d’Homo Sapiens il y a environ 45.000 ans. La disparition de Néandertal est toujours estimée à il y a environ 40.000 ans.

C’est la découverte de fossiles et d’outils dans la grotte Mandrin, sur le Rhône, qui vient chambouler les connaissances jusqu’alors établies sur le sujet.

La grotte Mandrin aurait été occupée en alternance entre Homo Sapiens et Néandertal, là où d’ordinaire Sapiens remplaçait son « cousin » pour de bon. « Ce que cette découverte de la grotte Mandrin montre, c’est que le remplacement de Néanderthal par l’humain moderne n’a pas été un processus rapide. Cela s’est fait sur le long terme, avec de nombreux flux et reflux des populations, et on peut le remonter jusqu’à il y a au moins 54.000 ans« , détaille Chris Stringer, spécialiste l’évolution humaine au muséum d’Histoire naturelle à Londres.

Des pointes de silex reconnaissables

Sous l’abri de roche blanche, situé dans la Drôme (sud de la France) et excavé depuis 1990, s’empilent plusieurs couches archéologiques retraçant plus de 80.000 ans d’occupation de l’endroit, « où tout est extrêmement bien préservé dans des dépôts de sable très réguliers, portés par le mistral », raconte le chercheur à l’AFP. Son équipe y tombe sur une énigme : une couche, baptisée « E », recèle au moins 1.500 pointes de silex taillé, dont la finesse d’exécution tranche avec les pointes et lames, d’exécution plus classique, des strates supérieures et inférieures.

De très petite taille, pour certaines inférieures au centimètre, ces pointes « sont normées, au millimètre près, standardisées, quelque chose qu’on ne connaît pas du tout chez Néandertal », explique Ludovic Slimak, spécialiste des sociétés néandertaliennes. Probablement des pointes de flèche, inconnues en Europe à cette époque. Il attribue cette production à une culture baptisée Néronien, qui concerne plusieurs sites du couloir rhodanien.

Neuf dents retrouvées

En 2016, le chercheur part avec son équipe au musée Peabody d’Harvard aux Etats-Unis, pour y confronter sa découverte avec une collection de fossiles taillés du site de Ksar Akil, au pied du Mont Liban (Liban). Un des hauts lieux de l’expansion d’Homo sapiens à l’est de la Méditerranée.

La similarité entre les techniques utilisées lui fait supposer que Mandrin est le premier site répertoriant Homo sapiens en Europe. Sa piste était la bonne: une dent de lait, trouvée dans la fameuse couche « E », est venue le confirmer.

A Mandrin, les chercheurs ont trouvé neuf dents, en plus ou moins bon état et appartenant à six individus, confiées à Clément Zanolli, paléoanthropologue du CNRS à l’Université de Bordeaux. Grâce à la micro-tomographie (un scanner à très haute résolution), son verdict est sans appel: la dent de lait de la couche « E » « est la seule dent humaine moderne trouvée à cet endroit », explique le chercheur.

L’équipe a employé ensuite une technique pionnière, la fuliginochronologie, qui analyse les couches de suies imprégnant les parois d’une grotte, traces d’anciens foyers. L’étude des fragments de parois, « tombés directement dans les couches, montrent qu’Homo sapiens est revenu une fois par an dans la cavité, sur 40 ans », analyse Ludovic Slimak.

Néandertal et Homo Sapiens ont «co-éxisté» dans la grotte Mandrin

Homo sapiens est venu dans cette grotte un an seulement après le passage de Néandertal dans cet abri. Quand Homo sapiens le quitte définitivement, Néandertal y revient, bien plus tard (environ un millier d’années). »A un moment donné les deux populations ont soit co-existé dans la grotte, soit sur le même territoire », en conclut le chercheur.

Il imagine que Néandertal ait pu servir de guide à Sapiens pour le mener aux meilleures sources de silex disponible, situées pour certaines jusqu’à 90 km de là… « En ethnographie, la question de prendre des guides en territoire inconnu est universelle », remarque-t-il. Au final « l’apparition des humains modernes et la disparition de Néandertal est beaucoup plus complexe » qu’imaginée jusqu’ici, remarque le professeur Chris Stringer, co-signataire de l’étude.

Homo Sapiens victime du changement climatique

« C’est difficile de dire pourquoi ces humains modernes se sont dispersés, probablement le long de la côte nord méditerranéenne et vers la vallée du Rhône. Une explication commune est le changement climatique, les climats en Europe et en Asie étaient instables, il y avait de constantes variations de température entre presque aussi chaud que de nos jours et très froid, et certains de ces changements ont été très rapides. Donc cela pourrait avoir déstabilisé les populations, cela pourrait les avoir conduits à bouger, et cela pourrait avoir donné une opportunité aux humains modernes de s’installer brièvement sur le territoire de Néanderthal dans le sud de la France », explique Chris Stinger.

La compréhension de leur chevauchement est indispensable pour expliquer « pourquoi nous sommes devenus la seule espèce humaine restante », ajoute-t-il, dans un communiqué. Ce chevauchement, évident à Mandrin, place désormais le Rhône comme un « grand couloir de migration « permettant à Homo sapiens « de rejoindre l’espace méditerranéen et l’espace continental européen », selon Ludovic Slimak. Le chercheur promet d’autres découvertes dans la grotte Mandrin.

Noé GIRARD-BLANC avec AFP