février 22

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La religion, otage de la radicalisation djihadiste

Un processus de manipulation parfaitement organisé qui permet aux groupes djihadistes radicaux d’étendre leur influence sur tous types de personnes, renforcé par l’atmosphère instable de la pandémie de Covid-19.

Crédit : Yakana

Le phénomène de radicalisation n’est pas figé dans le temps ni dans l’espace. Les mouvements d’extrémistes violents se nourrissent des périodes de crises pour se développer. La crise du Covid-19 pourrait « alimenter la radicalisation d’individus quelles que soient leurs convictions idéologiques », explique le rapport d’Europol « Situation et tendance du terrorisme » de 2020. Plus la société est plongée dans une atmosphère instable et incertaine, plus ces mouvances radicales parviennent à faire croire qu’elles détiennent la solution pour un monde meilleur.

« Radicalisation, ça ne veut pas dire grand-chose », souligne Dounia Bouzar. Cette ex-éducatrice et anthropologue française sait de quoi elle parle. Elle est mandatée en 2014 par le ministère de l’Intérieur comme formatrice sur les questions de déradicalisation auprès du personnel préfectoral. Le mot « radicalisation » est souvent employé pour parler d’extrémisme violent, alors qu’il signifie simplement « aller au bout de ses idées », explique-t-elle. « On peut adhérer à une idéologie radicale sans pour autant s’engager dans l’action violente », rappelle Hasna Hussein, spécialisée dans l’analyse de la propagande djihadiste, dans une interview donnée à La Croix. De son côté, Dounia Bouzar indique que « Gandhi était radical mais pas violent », à la différence des djihadistes en proie à la radicalisation violente.

« C’est comme si l’identité du groupe radical avait remplacé l’identité de l’individu »

Le phénomène de radicalisation est complexe. Les auteurs de l’embrigadement utilisent des techniques qui ciblent précisément l’individu. « Il n’y a pas de profil type », explique Dounia Bouzar au sujet des victimes. L’un veut rendre le monde plus juste, l’autre est altruiste prêt à faire de l’humanitaire, certains veulent se venger, ne sont pas à leur place dans ce monde. Ils ne sont pas forcément musulmans, « j’ai vu des enfants du XVIe arrondissement de Paris essayer de partir, Daech a été très fin dans ce que j’appelle « l’individualisation de l’offre » ». C’est par la production de promesses mensongères qui s’adaptent à chaque cas que Daech est parvenu à étendre son influence. L’organisation terroriste s’est appropriée l’individualité de chaque personne,« c’est comme si l’identité du groupe radical avait remplacé l’identité de l’individu ».

Le groupe radical construit ce processus autour de trois approches. Il utilise d’abord une atmosphère anxiogène, pour faire peur à la personne en parlant notamment de « complot contre l’islam »et contre lui. L’extraire ainsi de toute relation sociale en le rendant méfiant des institutions et de chaque détail du monde qui l’entoure. Le groupe utilise ensuite la dimension relationnelle et s’impose comme une « nouvelle famille ». Les victimes se sentent en sécurité, rassurées d’avoir trouvé un rôle et d’être comprises. Le processus se termine lorsque le groupe réussit à faire changer radicalement la vision du monde de la personne en imposant leur idéologie : « si on applique la loi divine, le monde sera plus juste ».

« Avec les réseaux sociaux, ils rentrent dans la chambre du gamin »

Ce processus a trouvé une méthode de diffusion et d’approche efficace sur les réseaux sociaux. Dounia Bouzar confie « je ne connais personne qui rentre actuellement dans l’extrémisme violent sans passer par les réseaux sociaux […] ils rentrent dans la chambre du gamin ». Les adolescents se retrouvent en contact permanent avec le groupe radical dans un lieu familier, où ils se sentent en sécurité. « Ils leur parlent deux cents fois par jour, même la nuit », souligne l’anthropologue.

Les plateformes permettent une diffusion plus facile des messages du groupe radical, et ce, de façon anonyme. On retrouve leur efficacité à toutes les étapes. Au début, l’approche anxiogène repose sur le partage de vidéos complotistes et de catastrophes. Une fois l’individu inclus dans le groupe, la tribu numérique exalte le sentiment d’invincibilité.

Les prisons, nouveau foyer d’expansion pour les groupes radicaux

Ce monde virtuel n’exclut évidemment pas la forte influence des groupes physiques, et notamment ceux qui se forment dans les prisons. Six ans après les attentats de 2015, qui ont fait surgir la question de la radicalisation en prison, le sujet reste au cœur des inquiétudes. « Le psychotraumatisme français a fait que tout le monde a été envoyé en prison, mais au contraire, là-bas, ils reproduisent des exaltations de groupes ensemble ». Ce phénomène représente un problème pour le milieu carcéral qui doit faire face à des difficultés de gestion : ne pas rassembler les détenus radicalisés et ne pas les mélanger aux autres détenus. « En détention, vous cherchez toujours un groupe pour vous protéger et le groupe le plus puissant aujourd’hui, c’est le groupe djihadiste […] actuellement, j’aide une maman dont le fils, bagarreur, s’est fait radicaliser en prison. Il y est devenu, un djihadiste notoire alors qu’il n’était pas musulman au départ », indique Dounia Bouzar.

Pour lutter contre ce phénomène, le gouvernement n’hésite plus à fermer les lieux soupçonnés de diffuser une idéologie radicale. Selon le gouvernement, ce sont 672 lieux publics (salles de sports, mosquées, écoles, etc.) qui ont été fermés par les autorités depuis 2019. Dounia Bouzar fait partie de ceux qui ont travaillé dans l’objectif de déconstruire la tendance radicale des victimes. Une méthode qui vise à contrer, point par point, la stratégie djihadiste. Une initiative rendue difficile par le manque de temps et de moyens, « pour en sortir on compte un minimum de trois ans ». Un rôle, qui est mis à l’image dans le film inspiré de faits réels Le ciel attendra, porteur d’un message de prévention sur les dérives des réseaux sociaux.

Le groupe Religære

Noah Bergot, Valentine Brevet, Maxime Conchon, Bastien Dufour et Laura Hue.