février 28

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Pour faire face aux suicides dans les rangs des forces de l’ordre, le plan contre la « série noire » 

Pour lutter contre le nombre de suicides dans la police, qui a connu un pic en janvier, le ministre de l’Intérieur ainsi que des collectifs de collègues policiers mettent en place des mesures préventives. 

Les forces de l’ordre en deuil. Crédit : SICoP – Police nationale Twitter : @PoliceNationale 

Sombre bilan. Depuis le 1er janvier 2022, 13 policiers se sont donnés la mort. À ces treize décès de policiers, s’ajoutent ceux d’un gendarme dans les Ardennes et d’un agent administratif au commissariat de Rennes. Ce jeudi 10 février, un agent de la Brigade anti-criminalité (BAC) de Villepinte était le treizième à mettre fin à ses jours à son domicile de Seine-Saint-Denis. L’homme était un jeune père de famille, dont l’enfant est né en novembre dernier. 

Plus de 1 100 policiers se sont suicidés au cours des 25 dernières années, soit 44 suicides par an en moyenne, un taux de suicide supérieur de près de 50 % à celui de la population française. En 2019, dernière année noire, 59 fonctionnaires s’étaient donnés la mort. Ils étaient plus d’une trentaine en 2020 et 2021.  

Ces drames, qui touchent l’institution policière, sont le symbole d’un mal-être au sein de la profession, en proie aux difficultés de ses missions sur le terrain et aux attaques qu’elle subit sur les réseaux sociaux ou dans les médias. Une étude menée par la Mutuelle générale de la police confirme ce profond malaise dont la mesure est donnée par un chiffre : 24 % des répondants expliquent avoir eu des pensées suicidaires ou entendu leurs collègues évoquer des pensées suicidaires. Au sein de la maison police, où l’alerte est prise très au sérieux, tout est fait pour endiguer ce début d’épidémie et ne pas renouer avec le pic de 2019. 

Une mission confiée à l’IGA

Vendredi 4 février, le ministre de l’Intérieur a reçu leurs syndicats et deux associations de soutien. Dans un communiqué dévoilé à l’issue de la réunion, Gérald Darmanin a annoncé le lancement d’une mission, confiée à l’Inspection générale de l’administration (IGA). Elle visera à « veiller à la bonne articulation et au renforcement de la médecine de prévention et du réseau de psychologues de la police nationale ». Cette mission devrait notamment permettre le recrutement de psychologues dans les endroits les plus difficiles de la police nationale, pour augmenter les effectifs du service de soutien psychologique opérationnel (SSPO). Un service qui avait été créé en 1996, année marquée par le triste record de 71 agents suicidés. 

Le ministre de l’Intérieur va également envoyer une instruction aux préfets « pour rappeler la nécessité de réunir chaque année au moins 3 CHSCT » (Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail). Les préfets devront par ailleurs organiser « sous un mois » un CHSCT extraordinaire dans chaque département, dédié à la question des suicides. Courant la semaine, Gérald Darmanin devrait envoyer un courrier à l’ensemble des policiers « pour leur témoigner un message de soutien et appeler à la vigilance collective ».  

Des « Sentinelles » pour repérer les plus fragiles

Dès le 21 janvier, une première mesure avait été prise lors d’une réunion avec le directeur général de la police nationale, Frédéric Veaux. À savoir, l’accélération de l’extension du réseau « Sentinelles ». «Il s’agit de policiers volontaires, allant du gardien de la paix jusqu’au commissaire, qui veillent sur leurs pairs en mettant en place un système de repérage au sein même des services », explique-t-on à la DGPN (Direction générale de la police nationale). 

En 2021, une quarantaine de ces Sentinelles ont été formées. La DGPN souhaite en former près de 2.000 fin 2022, afin d’avoir une Sentinelle pour 70 à 90 agents. Elle va également rappeler la nécessité de la pratique sportive (deux heures minimum par semaine) et renforcer la médecine de prévention qui ne compte, aujourd’hui, que 70 professionnels (en équivalent temps-plein) pour tout le ministère de l’Intérieur (qui compte près de 300.000 personnes). 

Policiers bénévoles, les oreilles attentives d’une institution meurtrie 

Pour compléter l’arsenal des mesures, l’administration a signé deux conventions respectives avec les associations « Alerte police en souffrance » et « Peps SOS policiers en détresse » qui sont à la pointe de la prévention. Créée en 2018 par un collectif de collègues policiers, « Peps SOS policiers en détresse » est une structure de prévention du suicide. Vanessa est l’une des administratrices de cet espace virtuel qui vise à libérer la parole sur le mal-être des policiers. Aider les collègues pour tenter de guérir : « Avant d’être administratrice dans ce groupe et d’être membre du bureau de l’association, j’étais aussi celle qui avait besoin d’aide. Je suis collègue et j’ai mon mari collègue qui s’est suicidé avec l’arme à notre domicile le 24 mars 2018… », confie-t-elle. 

De façon publique ou anonyme, les policiers qui le souhaitent peuvent exprimer leurs doutes au sein du groupe, demander un conseil et, s’il le faut, passer un appel à l’aide. « Mon fils de 4 ans m’a dit : « Papa, quand est-ce que tu arrêtes la police ? Arrête la police, ça te rends malheureux », j’ai fondu en larmes, car même en cachant ma foutue dépression liée au travail, il l’a remarqué », raconte Monsieur R sur la page de l’association dédiée aux témoignages et aux remerciements. « Il est très difficile à titre individuel de parler de ses difficultés professionnelles ou personnelles, car cela peut apparaître comme une faiblesse. Dans la Grande Maison [Police], la faiblesse et les faibles n’ont pas leur place », explique un brigadier-chef. 

Deux lignes d’écoute ont par ailleurs été mises en place par le ministère de l’Intérieur. Depuis septembre 2019, une cellule de soutien psychologique disponible 24h/24 est joignable au 0805 230 405, assurant des appels « anonymes, confidentiels et gratuits ». Depuis l’été 2020, les policiers victimes d’agressions et de menaces peuvent joindre le 0800 95 00 17, tous les jours, de 5 heures à 23 heures.     

Valentine Brevet

Si vous avez des idées suicidaires, en parler peut tout changer. Appelez le 3114, écoute professionnelle et confidentielle, 24/24 et 7j/7. Appel gratuit.