mars 04

Étiquettes

L’abstention, un acte citoyen ou une défaillance démocratique ?

Après l’abstention record aux départementales et aux régionales, les présidentielles ne semblent pas faire exception à la règle. Alors que l’on prédit une abstention de 30 % pour l’instant, l’agitation face à ce phénomène croissant continue à faire du bruit. La montée de l’abstention effraie de nombreuses personnes qui y voient le péril de la démocratie. A contrario, certains y voient un acte parfaitement citoyen.

Crédit : bfmtv

L’abstention en continuelle croissance

Selon le sondage Odoxa-Backbone Consulting réalisé par Le Figaro sur « Les Français et l’abstention à l’élection présidentielle de 2022 », “3 français sur 10 affirment ne pas s’intéresser à l’élection présidentielle” et “65 % des personnes interrogées estiment que l’abstention sera plus importante cette année que les années précédentes”. Cette étude peut effectivement interroger car elle met à mal la doxa dominante qui affirme la nécessité de voter pour perpétuer la démocratie. Chez les pourfendeurs de l’abstention, il y a une condamnation morale face à cette pratique qui consiste à ne pas voter à un tour de scrutin alors que l’on est inscrit sur les listes électorales. Les arguments récurrents sont le devoir moral d’exercer sa fonction citoyenne, la légitimité démocratique, la lutte pour le droit de vote ou encore éviter de laisser plus d’importance aux autres votants et donc de laisser en quelque sorte sa voix à ces concitoyens. « C’est un droit et je considère même ça comme un devoir citoyen. Pour notre éthique citoyenne, cela devrait être obligatoire » répond Hugo. À côté de lui, son amie ajoute « nous, les femmes, avons lutté pour avoir ce droit, rien n’empêche de ne pas voter mais on devrait au moins s’y intéresser pour se faire son propre avis ».

Les courbes croissantes de l’abstentionnisme sont sujettes à l’inquiétude. Il est donc utile de se demander quels sont les déterminants qui peuvent conduire à l’abstention et à la légitimer.

Il y a différents profils d’abstentionnistes. Selon les politologues Anne Muxel et Jérôme Jaffré, il y a deux types d’abstentionnistes : Les abstentionnistes hors du jeu politique ou plus spécifiquement les abstentionnistes sociologiques dont l’abstention est liée à des raisons telles qu’un faible niveau d’instruction et des difficultés d’insertion sociale qui peuvent s’accompagner d’un sentiment d’incompétence politique. Dans le second cas, il y a les abstentionnistes dans le jeu politique, qui sont engagés mais qui boudent les urnes pour des diverses raisons.

L’abstention, un acte politique pour certains abstentionnistes

Selon Antoine Buéno, rédacteur du manifeste « No Vote », la citoyenneté est réduite à la participation au jeu électoral. Or, la première erreur est de considérer qu’un abstentionniste n’est qu’un citoyen passif alors que la citoyenneté s’étend beaucoup plus loin que ce simple vote. Le droit de vote étant naturellement un droit, le fait de choisir ou non de voter est déjà en lui-même une action citoyenne lorsque l’on sait l’impact de l’abstention sur le fonctionnement de la démocratie représentative. “ Si l’on fait allusion aux primaires de la gauche lors des présidentielles de 2017, on évoquait avec un intérêt transcendant le taux de participation car c’était un moyen pour les organisateurs de la primaire de légitimer leurs candidats ” déclare le politique Antoine Buéno sur TV5 MONDE.

Des inégalités face au vote

Le profil des votants varie de façon inégalitaire en fonction de l’âge, du niveau d’étude et enfin de la catégorie socio-professionnelle. Selon une enquête de l’INSEE réalisée sur 40 000 personnes, “les 25-29 ans se sont abstenus à 83 %” sur au moins un des deux tours de l’élection présidentielle française de 2017, contre “48 % pour les 70-74 ans”. Anne Muxel observe un « moratoire électoral » durant les années de jeunesse qui se règle dans la majeure partie des cas avec le temps. À Nice, des étudiants avouent ne pas voir l’intérêt d’aller voter dans certaines élections à l’instar des municipales par exemple. « Parfois, j’en oublie même l’existence de ces élections » ajoute cet étudiant niçois.

Cette méconnaissance des élections et le désintérêt de la politique varie aussi en fonction des milieux sociaux. Entre les non diplômés et les personnes possédant un diplôme supérieur à celui du bac, le taux d’abstention systématique à l’élection présidentielle de 2017 est 3 fois plus élevé pour les non diplômés “à 24 %” que pour les diplômés “à 8 %”.

Selon l’INSEE, les non diplômés et les plus modestes votent moins. En 2017, “ 45 % des cadres ont votés à tous les tours de chaque élection contre 26 % pour les ouvriers”.

Un amour pour la formule directe de la démocratie

Voter consiste d’une certaine façon à accepter le régime sous lequel on se tient, en l’occurrence la démocratie représentative. « Si l’on considère que tout va bien il faut continuer à voter car le vote désigne la perpétuation. En revanche, si l’on considère que le régime est défaillant, le choix le plus rationnel est l’abstention » soulève Antoine Buéno dans son manifeste pour l’abstention. Pour certains abstentionnistes dans le jeu politique, il devient rationnel pour l’individu de bouder les urnes car ne pas voter conduit à réclamer un changement dans le processus démocratique mis en place.

Le vote est vu comme une célébration de l’unité nationale et de l’égalité républicaine car chaque citoyen dispose d’une voix, si bien que les distinctions sociales semblent s’effacer. Pourtant, les inégalités face au vote semblent toujours persister. De plus, la méconnaissance de certaines élections et le désintérêt de la politique invitent inévitablement les citoyens à ne pas voter ou à voter pour un parti populiste et europhobe comme le montre le cas des élections européennes où les partis extrémistes gagnent des voix. En 2019, le Rassemblement national arrive en tête en France avec 23% des suffrages exprimés, obtenant dès lors 23 sièges au Parlement européen. Entre une abstention qui inquiète et des votes menaçants, la démocratie est plus que jamais en péril selon les observateurs. Hors du jeu politique et dans le jeu politique, les abstentionnistes pourtant accusés d’être les trublions de la démocratie font au final un choix parfaitement rationnel en décidant de s’abstenir.

Noah Bergot-Colin