Pourquoi déconseiller l’ouvrage « T’es sur Facebook ? »

Un utilisateur de Facebook a en moyenne 130 amis mais ne communique qu’avec 10 % d’entre eux. Un constat qui pousse Anne Dalsuet à s’interroger dans son dernier ouvrage, T’es sur Facebook ? (éditions Flammarion), sur la notion de la camaraderie 2.0. Sous-titre du livre paru le 4 septembre dernier : « Qu’est-ce que les réseaux sociaux changent à l’amitié ? ». La professeure de philosophie de Seine-Saint-Denis réfléchit pendant 144 pages sur la question. Avec plus ou moins de pertinence.

Le sujet de l’ouvrage semblait pourtant intéressant, le tarif abordable (8 euros) et le public visé large. Des jeunes utilisateurs de Facebook aux parents inquiets, en passant par les seniors curieux des nouvelles pratiques du web, il y avait potentiellement du monde pour se pencher sur le thème abordé. Mais combien de ceux qui ont acheté l’ouvrage ont eu le courage de le lire en intégralité ?
Il paraît qu’il faut toujours feuilleter un bouquin avant de passer en caisse… Ça peut dans le cas présent permettre au lecteur de s’apercevoir qu’il est très peu question de réseaux sociaux dans le livre, qui fait la part belle à une démarche philosophique s’appuyant sur les grands penseurs, à l’instar d’Aristote. C’est-à-dire des savants pour la plupart non-contemporains des réseaux sociaux.

"T'es sur Facebook ?"

« T’es sur Facebook ? »

Couverture bleue, titre accrocheur (T’es sur Facebook ?), typographie « attrayante »… et contenu fastidieux. La professeure privilégie la forme au fond. Le livre est tellement « bien écrit » qu’en arrivant en bout de page, à force de termes complexes, on ne se souvient plus du début. Mais c’est service minimum en termes d’information. On apprend très peu de choses sur Facebook et les réseaux sociaux. Nos données personnelles sont stockées sur des serveurs américains, nul ne peut garantir l’existence ou l’identité de celui à qui l’on parle, il y a deux milliards d’internautes dans le monde, etc. Bref, que des banalités.
L’auteur préfère nous expliquer que nos amis Facebook sont « tour à tour un faire-valoir, une projection de soi, quelqu’un qu’on aimerait bien rencontrer mais qu’on ne connaîtra jamais, un nom qu’on ajoute à sa collection d’amis, un prétexte pour entrer en relation avec d’autres, un ersatz, un leurre… mais reste-t-il un sujet avec qui partager ? » Une citation qui pourrait prêter à sourire, tellement la réalité est amplifiée, accentuée, démultipliée… Mais elle arrive en milieu d’ouvrage, est très sérieuse, et nous montre à quel point la philosophe tire des conclusions générales à partir d’un exemple particulier.
Et le phénomène de se répéter de page en page. Exit le raisonnement objectif. Place à des propos partiaux. Exemple. « Et si nous étions cyborg ? », s’interroge Anne Dalsuet. La question, soulevée par nombre d’anthropologues, est légitime. Problème : la philosophe estime que les jeunes le sont déjà, puisque lorsqu’ils égarent leur portable, ils perdent selon l’auteur une forme de prothèse, une expansion d’eux-mêmes. Exagération, quand tu nous tiens ! En une phrase, son raisonnement tombe à plat !
« Ce qui importe n’est pas ce que vous connaissez, mais qui vous connaissez », indique par ailleurs Anne Dalsuet. Comme si une course au nombre et à la qualité de nos amis était engagée sur Facebook ! C’est peut-être le cas pour une minorité des utilisateurs – les plus jeunes ? – mais ce n’est ni une généralité, ni une tendance forte. Alors pourquoi appuyer sa réflexion sur ce genre de propos ?
Dommage, car le tout parasite l’ouvrage. Rapidement, on lit en diagonale, on se refuse à prendre au sérieux les raisonnements… Pourtant les thèmes abordés sont des plus intéressants : la reproduction de notre groupe social en ligne, le contrôle de notre image sur le web, la survalorisation de nos expériences dans nos « posts », la suppression de la distance physique, les révolutions du monde arabe en ligne, etc.
En somme, l’ouvrage, qui promettait de traiter en grande partie de Facebook ne tient pas sa promesse. Quitte à condamner les réseaux sociaux, pourquoi ne pas aborder par exemple la case « orientation sexuelle » que Mark Zuckerberg nous propose de remplir sur Facebook ? Il y aurait de quoi philosopher pendant des pages entières. Preuve en est – par cet oubli – qu’Anne Dalsuet n’est pas une spécialiste du web 2.0 ; et que par conséquent son avis n’est pas des plus pertinents.

Jérôme Morin