Les équipes rédactionnelles, condamnées à se réinventer

Le diktat du multimédia dans la presse nationale française n’est plus à démontrer. Le cas s’est intensifié depuis l’apparition du Web 2.0 notamment. Avec l’atelier « Transformations et mutations des équipes rédactionnelles » de ce mercredi 6 novembre, les Assises du journalisme de Metz ont souhaité s’interroger sur les stratégies développées par les médias pour s’adapter à cette révolution.

« Le journaliste cherche à reprendre la main »

Christine Leteinturier, chercheuse à l’Université Panthéon Assas Paris II, est revenue sur l’évolution récente des équipes rédactionnelles. (Photo Nathan Gourdol)

Christine Leteinturier, chercheuse à l’Université Panthéon Assas Paris II, est revenue sur l’évolution récente des équipes rédactionnelles. (Photo Nathan Gourdol)

Christine Leteinturier, chercheuse à l’Université Panthéon Assas Paris II, note trois phases d’évolution dans les rédactions «90-97, c’était le round d’observation. Après, jusqu’à 2005, c’était la période du conflit. L’émergence des blogs a provoqué un affrontement direct entre journalistes et publics. Et depuis 2008 environ, la troisième phase dans laquelle nous sommes toujours, celle où les journalistes intègrent l’ensemble des innovations dans leur quotidien ». Dès 1998, Le Monde parle de certains sites d’actualités en ligne dans ses pages. Face à la montée du phénomène « le journaliste est attentif et cherche à reprendre la main » explique Christine Leteinturier. Depuis, c’est une adaptation de tout instant qui est demandée aux professionnels de l’information, avec l’émergence des nouveaux profils. Twitter est un exemple de réponse des journalistes. « A son lancement en 2006, Twitter a été sur-investi par les journalistes. C’étaient pour eux un vrai moyen de construction identitaire » affirme la chercheuse.

Le spectre du journaliste remplacé par un système informatique qui travaille à sa place n’est pas écarté. Mais Christine Leteinturier, en se basant sur le chemin parcouru par les professionnels pour s’adapter, se veut encourageante : « Les journalistes ont absorbé l’innovation sans se trouver trop déstabilisés dans l’autonomie de leur champ professionnel. Il n’y avait que 1543 journalistes encartés web en 2012. Il y a beaucoup de refus de carte, pour veiller à ne pas dénaturer l’essence même du métier. »

L’AFP, de bouleversements en bouleversements

Eric Lagneau, journaliste à l’AFP et chercheur au Laboratoire Institut Marcel Mauss, a illustré les débats avec le cas des transformations de l’AFP. (Photo Nathan Gourdol)

Eric Lagneau, journaliste à l’AFP et chercheur au Laboratoire Institut Marcel Mauss, a illustré les débats avec le cas des transformations de l’AFP. (Photo Nathan Gourdol)

 

« On tente de mettre l’accent sur comment on peut mettre en place des formats de production qui encouragent les journalistes à respecter leur propres règles déontologiques ». Cette phrase caractéristique est celle d’Eric Lagneau, journaliste à l’AFP et chercheur au Laboratoire Institut Marcel Mauss. L’Agence France Presse est en effet au centre des bouleversements liés à la multiplication des données et des innovations. La transformation de l’AFP en « agence multimédia » avait déjà été enclenchée par Pierre Louette, l’ancien PDG de l’entreprise. Elle s’est intensifiée encore avec son remplaçant Emmanuel Hogg. Quatorze grands chantiers ont été lancés en 2010. Parmi eux, on trouve la nouvelle console multimédia Iris, au cœur du projet, qui révolutionne les pratiques des journalistes, ou encore la réforme nécessaire du statut de 1957 de l’AFP. Eric Lagneau, chef de vacation desk sports à l’agence, parle de ce qu’il maîtrise le mieux, l’évolution du traitement de l’actualité sportive « C’est beaucoup de changements. Avant, le boulot des journalistes était de relire et valider les dépêches, aujourd’hui le desk sport a aussi en charge toute une série de produits multimédias, le sport direct par exemple : 80 dépêches réécrites pour un format plus adapté à l’Internet, avec plus de photos. On a aussi noué des partenariats pour avoir des statistiques, des datas, ce qu’on n’avait pas forcément avant. Plus globalement, les effectifs ont augmenté, et les formations aux nouveaux outils se multiplient. »

« Le livre, un nouveau média ? »

Roselyne Ringoot, chercheuse à l’IEP de Rennes, s’est intéressée aux livres de journalistes. (Photo Nathan Gourdol)

Roselyne Ringoot, chercheuse à l’IEP de Rennes, s’est intéressée aux livres de journalistes. (Photo Nathan Gourdol)

Roselyne Ringoot, chercheuse à l’IEP de Rennes, s’est penchée sur la multiplication des ouvrages produits par les journalistes. Au point de se demander s’il ne s’agit pas d’un nouveau média « Les journalistes auteurs de livres, il y en a a de plus en plus. Parmi les plus connus, on citera Florence Aubenas, ou encore Denis Robert. On peut se demander s’il s’agit d’un nouveau média ou d’un nouveau genre journalistique. »

Elle tient toutefois à nuancer : « Beaucoup de journalistes qui publient des livres ne se mettent pas en congé. Il y a des arrangements avec les rédactions. Le nom du journal d’appartenance du journaliste est toujours rappelé sur la 4e de couverture ». La question est donc de savoir si le livre d’un journaliste est un média à part entière.

OT Media, le projet ambitieux de l’INA

Olivier Porcherot et Marie-Luce Viaud, chercheurs à l’INA, ont présenté le grand projet OT Media. (Photo Nathan Gourdol)

Olivier Porcherot et Marie-Luce Viaud, chercheurs à l’INA, ont présenté le grand projet OT Media. (Photo Nathan Gourdol)

L’atelier s’est ensuite poursuivi par la présentation de la plateforme futuriste de l’INA  : l’Observatoire TransMedia. Celle-ci vise à analyser et étudier l’origine et l’évolution d’un événement médiatique en profondeur. C’est donc une innovation à part entière pour les rédactions. L’ampleur d’une information peut être quantifiée. L’exemple donné, celui de la polémique de la viande hallal de 2012, est assez éloquent : « Au début, la polémique était seulement relayée par quelques blogs d’extrême droite. Puis ce fut plus fort après le reportage d’Envoyé spécial sur les pratiques d’abattage rituel. Et on voit que le pic est énorme au moment de la réaction des leaders politiques. Tout est référencé : quels médias ont le plus réagi, comment ils l’ont fait, à quelle intensité » se réjouit Marie-Luce Viaud, chercheuse à l’INA.

Inutile ici de chercher bien loin les bouleversements pour le journaliste. Positives ou négatives, les transformations qui affectent les rédactions sont très diverses et ne cessent jamais. Ces présentations en auront esquissé certaines des tendances.

Nathan Gourdol