[FIPA] Salafistes, une semaine avant le tollé

Salafistes, le documentaire de François Margolin et de Lemine Ould Salem, a été projeté en séance spéciale au FIPA. Une œuvre qui dérange, mais qui reste essentielle pour mieux comprendre l’évolution d’un islam politique qu’on n’ose plus évoquer.

Diffuser ? Ne pas diffuser ? La question s’est longtemps posée jeudi 21 janvier au théâtre le Colisée de Biarritz, quant à la projection de Salafistes, réalisé par François Margolin et Lemine Ould Salem. « Nous avons entendu beaucoup de choses fausses ces derniers jours et ces dernières heures. Il n’y a aucune censure sur le film » rassure le premier. La projection aura donc bien lieu. Mais après The woman who joined the Talibans, la première des deux œuvres de la soirée, la moitié de la salle est priée de quitter les lieux. La diffusion de Salafistes sera réservée aux professionnels de l’audiovisuel et journalistes accrédités. La faute aux « tractations en cours avec le ministère de la Culture sur certaines scènes du film » selon les dires de François Margolin.

Alain Esmery, vice président du Réseau européen des cinémathèques et modérateur du débat « L’islamisme radical en question » au FIPA, sur l’avant-première de Salafistes :

 

Les deux documentaristes nous emmènent à Tombouctou, en Mauritanie et en Tunisie, à la rencontre des hautes autorités religieuses du salafisme. Ce courant de pensée se base sur une stricte application de la Charia dans l’appareil d’Etat. Tout les faits et gestes des acteurs de la société sont donc dictés par les lois islamiques, comme c’était le cas à Tombouctou en 2012, période à laquelle Lemine Ould Salem s’y est rendu pour tourner le début du film. « C’était trop dangereux que François vienne, car il n’est pas musulman. Sa sécurité aurait pu être assurée sur place, mais le plus dur était encore d’arriver à Tombouctou » explique le journaliste après la projection de Salafistes.

Le tournage sur place n’est pas sans contraintes. Lemine Ould Salem doit respecter plusieurs conditions pour pouvoir filmer, notamment d’être accompagné par un jihadiste sur les lieux de tournage, et de ne pas prendre d’image de combattants à visage découvert ou de femmes dont la tenue vestimentaire ne correspondrait pas à la norme théologique des autorités salafistes. « Le jour d’une exécution publique, ils en ont profité pour fouiller dans ma caméra, et ce qu’ils ont vu les ont satisfait. Du coup, ils m’ont laissé travailler un peu plus librement » explique le réalisateur.

Réactionnaires progressistes

En arabe, « salaf » signifie « ancien ». Le salafisme soutient un retour à un islam moyenâgeux, à l’islam des origines. A Tombouctou, une police des mœurs et un tribunal islamique ont été mis en place. Mais l’idéologie salafiste, tout comme l’État islamique, auquel est dédiée la dernière partie du documentaire, évoluent délibérément dans une société mondialisée et ultra numérisée. « Personne ne vit sans contradictions, donc l’idée était aussi de montrer les contradictions de ces gens-là » explique François Margolin. Ainsi, un des interlocuteurs, salafiste tunisien, tient un blog où la communauté se retrouve. On y apprend quelles paires de baskets porter avec le qamîs, ou comment bien hydrater sa barbe. Une séquence qui adoucit légèrement le ton du documentaire. Car le reste fait froid dans le dos. Lemine Ould Salem et François Margolin invitent les plus hautes autorités salafistes à s’exprimer sur le rapport aux femmes, aux homosexuels, sur la lapidation et autres mains coupées, ainsi que sur les attentats de Charlie Hebdo et du 13 novembre, et sur les faits et gestes de l’État islamique. Les imams valident les pratiques de but en blanc. Salafistes dévoile au grand jour ce courant d’un islam politique qui, malgré sa fin annoncée dès les exactions menées par Nasser en Égypte, perdure et se renouvelle depuis des décennies.

Image d'illustration Salafistes

En 2012, Lemine Ould Salem part à la rencontre des autorités religieuses qui appliquent la Charia à Tombouctou (crédit photo: DR)

Seul bémol : la décision assumée des deux documentaristes de ne pas intervenir dans le film. Mais le problème n’est pas tant que ce choix éditorial ferait « l’apologie du terrorisme », comme on l’a laissé entendre du côté du ministère de l’Intérieur. Il réside davantage dans le fait que le public lambda peut vite perdre le fil et avoir du mal à saisir qui sont vraiment ces prédicateurs. Pourtant, le documentaire repose en très grande partie sur l’influence de ces interlocuteurs, dont le nom et la fonction n’apparaissent qu’une seule fois dans le film. Tout les spectateurs ne savent pas ce qu’est Ansar Dine ou Mujao, mieux connu aujourd’hui sous le nom d’Al-Mourabitoune, affilié à AQMI. Autant de notions qu’il aurait peut-être fallu développer, pour mieux comprendre l’importance de ces gens-là.

Mort dans l’oeuf

Ce film est néanmoins essentiel. Aujourd’hui, l’idéologie salafiste existe également en Europe grâce à la voix des interlocuteurs rencontrés dans le film. À partir de là, il est ridicule de vouloir nier cette vérité, de vouloir la dissimuler. Mais on l’a compris, Manuel Valls n’est pas sur la même longueur d’onde. Il resserrera les boulons jusqu’à ce que mort s’en suive. Il paraîtrait « qu’expliquer, c’est déjà un peu vouloir excuser ». Nul doute que ce dernier n’est pas étranger à l’interdiction aux mineurs de Salafistes, annoncée par Fleur Pellerin ce 27 janvier, date de sa sortie en salle.

La violence est bien présente, réelle. Mais elle reste en grande partie idéologique. Les vidéos de propagande de l’EI, malgré les images chocs, sont loin d’être les pires, et demeurent bien plus supportables que d’autres oeuvres sur le sujet présentées lors de ce FIPA. Pourtant, tout laisse penser que ce sont ces séquences qui posent problème au ministère de la Culture. Le gouvernement n’a toujours pas saisi que les prédicateurs salafistes et l’État Islamique n’ont pas besoin d’un documentaire pour relayer leur parole et pour attirer des partisans. L’interdiction aux mineurs est d’ailleurs symbolique. Le film ne pourra pas être diffusé à la télévision, et sa projection en salle et son audience devraient être considérablement réduites. Au micro de Buzzles à Biarritz, François Margolin nous confiait, au sujet de l’idéologie salafiste : « Je pense qu’elle va croître, que ça sera le problème des vingt prochaines années. Ce n’est pas très rassurant, mais c’est pour ça que j’ai fait ce film ». Une semaine plus tard, la culture et l’information étaient sacrifiées sur l’autel du déni et de la névrose.

Antonin Deslandes

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