[INTERVIEW] Grand Corps Malade joue avec les maux

Le 1er mars prochain sortira dans les salles un film marquant. Patients est le premier film de Grand Corps Malade, un film traitant de la jeunesse et du handicap. L’occasion pour Buzzles de rencontrer cet artiste sensible à l’histoire mouvementée.

Rachid Taxi, de Grand Corps Malade  

Grand Corps Malade est un artiste complet. Connu pour ses textes purs et sa plume magistrale, le Blanc-Mesnilois devient aujourd’hui réalisateur. Accompagné de son ami de toujours Medhi Idir, Grand Corps Malade a coréalisé l’adaptation au cinéma de son autobiographie Patients, parue en 2012. Le récit du parcours du slameur après son accident. Un accident qui l’envoie pendant de longs mois dans un centre pour tétraplégiques et paralysés où il rencontrera des partenaires d’épreuves hauts en couleurs, tiraillés entre une souffrance destructrice et une joie de vivre pleine d’espoir. Patients sortira en salles le 1er mars 2017 et nous avons eu l’occasion d’assister à l’avant-première du film à Cannes. Il faut bien avouer que Grand Corps Malade a réussi son coup : le film est aussi drôle que touchant, et met en lumière implicitement les préoccupations d’une jeunesse blessée sur une bande-son rap que les puristes du genre apprécieront. Nous l’avons rencontré à l’issue de la projection.

Pourquoi avoir choisi d’adapter votre roman en film ?

À la base c’est surtout l’écriture d’un scénario qui m’intéressait. Je m’intéresse à plein d’écritures, les chansons, le slam, les livres, et depuis quelques temps j’ai vraiment envie d’écrire des dialogues. Au départ je n’avais pas forcément pour projet de passer derrière la caméra, mais je me suis vite pris au jeu et j’ai fait le choix d’aller au bout du projet et de le réaliser. Mais comme je ne suis pas réalisateur à la base, j’ai choisi de coréaliser le film avec Medhi Idir qui est mon pote et qui a réalisé tous mes clips depuis dix ans.

Donc lui a plus manié la caméra que vous ?

Ah non je le revendique ! (rires) On aurait pu se dire « lui il est plus réalisateur donc il va s’occuper de la technique et moi plus de la direction d’acteurs parce que je connais l’histoire » et bien c’est pas du tout ça. On a tout fait tout ensemble main dans la main, des choix des plans à la direction d’acteurs en passant par la gestion de la déco, des costumes, des lumières, etc… On a vraiment coréalisé ce film.

Le film n’aborde pas du tout votre parcours d’artiste. Pourquoi ?

Je suis resté fidèle au livre. Le livre décrit un an de rééducation. Le personnage ne s’appelle même pas Fabien comme moi. Donc c’est exactement mon histoire mais le but c’est de rendre le rôle un peu universel. On s’en fout que ce soit mon histoire en fait, voilà pourquoi je n’ai pas mis d’allusion au slam. C’est pas un biopic, l’objectif du film n’est pas de dire voici la vie de Grand Corps Malade avant qu’il se mette à faire des disques. Il se trouve que c’est mon histoire mais ça pourrait être n’importe quel gamin de vingt piges qui a un grave accident.

Vous avez aussi voulu sensibiliser les gens sur le handicap à travers ce film ?

Je pense en tout cas que c’est un film très pédagogique sur le handicap. Il y a pleins de gens qui vont apprendre beaucoup de choses. La plupart du temps quand tu vois un mec en fauteuil roulant tu te dis « oh le pauvre il peut pas marcher », alors que tu te rends compte dans le film que c’est presque le cadet de ses soucis de marcher… Donc oui c’est de la sensibilisation, c’est à la fois un hommage au courage de ces personnes et une manière de porter un autre regard sur eux. Il y a une réplique que je trouve importante dans le film, c’est quand Farid dit à Ben « tu verras au début les gens ne te verront que par le spectre du handicap, ce sera ta première identité » et on voit ensuite que derrière chaque handicapé il y a une identité propre, qu’elle soit « caillera » ou « beauf » ça c’est super important.

Est-ce une victoire personnelle de s’être justement extirpé de cette « première identité » d’handicapé pour devenir avant tout un artiste aux yeux des gens ?

Alors il y a deux choses. Déjà moi je ne suis plus en fauteuil roulant, ça joue énormément. La barrière du fauteuil est super importante. Moi je suis debout, même si j’ai de grosses séquelles je suis autonome, et même si je n’étais pas connu les gens verraient juste un mec en béquilles qui a très bien pu se faire une entorse au foot ou au ski, déjà ça change le truc. Pour le reste oui c’est toujours plus agréable de se dire que le mec te reconnait parce qu’il aime bien tes textes que de se dire qu’il te reconnait parce qu’il te voit comme un handicapé c’est sûr. Après je ne dirais pas que c’est une revanche sur la vie, le fait d’être connu je m’en fous en fait, ce qui me fait plaisir c’est voir que je suis reconnu, que mes textes peuvent marquer des gens.

Pour l’écriture du film ça n’a pas été dur de devoir enlever des passages du livre ?

Non ça va, bien sûr que c’était un truc à faire, il fallait recentrer sur un nombre plus réduit de personnages, il fallait faire des choix. Le cinéma c’est une autre écriture et c’est là où justement ça devient intéressant. Je me suis éclaté à faire des dialogues, c’est un film très dialogué avec beaucoup de vannes, de tchatche et j’ai adoré ça.

Vu que ça vous a plu d’autres films sont à prévoir ?

Oui, avec Medhi on va s’y remettre. On a quelques idées. Ça sera une fiction, et ça ne sera pas sur moi, même si on va parler d’un sujet qu’on connait bien.

Pour les prochains projets comptez-vous garder un noyau dur d’acteurs présents dans « Patients » ?

Y a des chances qu’on en retrouve un ou deux au minimum. On les a tellement kiffés, je pense que si le film marche un peu certains d’entre eux vont exploser, vous avez vu les performances qu’ils font ? Ils sont drôles, ils sont émouvants, ils ont des gueules, Nailia Harzoune, Pablo Pauly, Soufiane Guerrab, ils sont exceptionnels.

L’écriture c’est vraiment venu après votre accident ?

Oui après. Avant j’écoutais beaucoup de rap, j’avais déjà écrit quelques textes mais comme beaucoup de jeunes. En sortant de la rééducation j’ai écrit d’autres textes mais le vrai déclic a été 6 ans après l’accident quand j’ai rencontré le slam dans les bars. Donc quand on dit que je me suis relevé grâce à l’écriture c’est faux. L’écriture c’est arrivé bien après. Mais c’est forcément lié, moi je voulais faire du sport à haut niveau, s’il n’y avait pas eu d’accident je certainement encore dans le sport. Il a fallu trouver une autre passion et ça été le cas.

Tu es passionné à la fois de rap et de chanson française, est-ce que le slam n’est pas un compromis entre le deux ?

En ce qui me concerne pas du tout. Je ne me suis jamais dit que j’allais essayer de faire un truc entre les deux. Quand j’ai découvert le slam dans les bars j’ai pris une claque de ouf et je me suis dit j’ai envie de faire ça. Mais à la base je n’ai pas fait ça pour en faire un métier, c’est pour slamer le soir dans les bars pour le plaisir. Donc je n’ai pas choisi ça comme une stratégie. Les étiquettes je m’en fous un peu. Rap, chanson à texte, slam, le point commun entre tout ça c’est l’écriture.

On peut s’attendre à quoi pour le prochain album ?

Et bien je vais peut-être pousser la chansonnette justement. À la base je veux pas être chanteur mais de par la scène j’ai appris à aimer ça. J’ai récemment fait un duo avec Véronique Sanson, et à la fin on fait un refrain où je chante un peu avec elle. Du coup même si on n’aura évidemment pas douze titres chantés, ça m’a donné envie de chanter plus.

Beaucoup ne vous considèrent pas rappeur.

C’est toujours un problème d’étiquette, parce que je suis catégorisé « slameur ». Mais si je te fais écouter deux, trois titres de certains de mes albums, y a un beat avec un BPM (Battements Par Minute, NDRL) plus important. Je me sens très très proche du rap, j’ai fait des duos avec Oxmo Puccino, et Kery James, avec Lino, j’ai toujours été fan de rap. Même si les gens ne mettent pas le tampon « rap » je considère que j’en fais. Sauf que moi j’ai un flow qui est plus posé, pas forcément chantonné mais ça reste du parler sur un beat, et ça c’est du rap.

As-tu des influences au cinéma ?

Pas vraiment. Je suis un grand cinéphile mais je n’ai pas vraiment de modèles ou de références. Ce que j’aime faire c’est ce qu’on a fait avec Medhi, aborder un vrai fond où on peut se permettre de rigoler. J’adore La Vie est Belle de Roberto Benigni, il est à mourir de rire et il aborde pourtant le thème de la Shoah. Voilà ce qui me plait : un cinéma qui traite de sujets durs et graves avec en même temps des émotions qui t’emmènent du rire aux larmes. J’aime qu’à travers de grandes histoires on s’attarde sur les humains, qu’on vive avec eux. Sur ce film on aurait pu faire le film le plus « pathos » du monde, mais c’est un film plein de vie où on rigole beaucoup. Je crois qu’on a relevé le défi.

Propos recueillis par Djenaba Diame, Maïlis Rey-Bethbeder et Léo Parmentier

 

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