Prostitution aux Pays-Bas : derrière les rideaux des quartiers rouges

La prostitution est autorisée aux Pays-Bas, mais seulement dans les fameux quartiers rouges. Sa légalité se retrouvant régulièrement au cœur des débats, Buzzles vous livre les coulisses de cette industrie du sexe.

Si vous demandez à quelqu’un de citer le nom d’un quartier d’Amsterdam, il y a de grandes chances qu’il vous réponde le « Red Light District » ou, en français, « le Quartier Rouge ». En réalité, ce dernier ne représente pas vraiment un quartier, mais une zone géographique où la prostitution est autorisée. Le vrai nom du quartier, situé en plein centre d’Amsterdam, est « De Wallen » – le mur en néerlandais, en hommage aux fortifications de la ville situées dans cette zone -. Une connotation historique donc, pour un endroit qui a connu des habitants plus « catholiques » qu’aujourd’hui.

Il est un, si ce n’est le plus ancien quartier de la ville. Centre d’Amsterdam à l’époque médiévale, il a abrité de nombreux monastères. Le plus grand de la ville, nommé « Vroedschap », a été détruit en 1578, lors de la Révolution des Pays-Bas. Une révolution qui a permis le détachement entre le « plat-pays » et l’Espagne, qui possédait les terres des actuels Pays-Bas. Amsterdam passe alors sous le pavillon du protestantisme. Un nombre important de filles qui travaillaient dans le quartier à l’époque où la ville était encore catholique ont été forcées de tout abandonner. Ainsi, beaucoup ont dû choisir la prostitution comme seule source de revenus. Sous la protection de « mères maquerelles », l’activité n’était pas légalisée, mais tout le monde la tolérait tant que cela restait caché de tous.

De la pauvreté naissent les quartiers rouges

L’activité a toutefois prospéré dès le 18ème siècle, lorsque la ville d’Amsterdam a commencé à devenir un carrefour économique en Europe. Les hommes les plus riches souhaitaient de plus en plus rencontrer des filles de la ville durant le temps de leur voyage. Pour satisfaire la demande, des maisons closes ont vu le jour à De Wallen. Jusqu’à trente prostituées pouvaient travailler dans ces bâtiments. Ces endroits étaient luxueux, et seuls les plus fortunés étaient autorisés à y accéder. Le reste du peuple devait se rendre dans les autres endroits de la ville qui composent l’actuel « Quartier Rouge ».

Dès le début du 19ème siècle, l’interdiction des travailleuses est levée par Napoléon, qui contrôle la région à cette époque. Les soldats et dignitaires français sont d’ailleurs les principaux clients à De Wallen. Mais, avec le développement de maladies, les prostituées se sont vues remettre une sorte de permis de travail. Elles devaient se rendre dans un établissement de santé toutes les deux semaines pour être contrôlées, et lorsqu’elles étaient infectées, leur permis leur était retiré, jusqu’à ce qu’elles prouvent qu’elles étaient à nouveau en bonne santé.

Jusqu’au début du 20ème siècle, l’activité reste encore très discutée malgré sa légalisation. D’un côté se trouve le grand public, qui considère la prostitution comme facteur de maladies telles que la syphilis – soignée à l’époque par des bains de mercure -, et de l’autre les organisations religieuses qui rejettent également cette pratique. Le lobbying de ces dernières a d’ailleurs entraîné la création d’une loi contre la légalité de la profession, seulement un siècle après sa dépénalisation. Une loi qui a existé jusqu’en 2000.

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Prostituées mises en scène derrière leurs vitrines dans le quartier De Wallen (Crédits: stopthetraffik)

« La légalisation est censée amener les prostituées à travailler à leur compte »

Aujourd’hui la prostitution est légale aux Pays-Bas, mais uniquement dans un espace limité géographiquement : les quartiers rouges. Mais la capitale des Pays-Bas n’est pas la seule à compter des quartiers rouges dans ses rues : les villes d’Alkmaar et de La Haye possèdent également leur « Red Light District ». La prostitution n’a jamais été considérée comme un crime dans le pays, mais c’est en 2000 que les interdictions autour des maisons closes et du proxénétisme sont levées. Le gouvernement justifie cette légalisation par la volonté de lutter contre l’exploitation des prostituées et le trafic humain. Elle permet aux travailleuses du sexe d’être reconnues comme tous les autres travailleurs. L’industrie du sexe est réglementée par une loi du travail classique, et les prostituées possèdent leur propre syndicat. L’apparition de licences pour les services d’escort pourrait même s’appliquer afin de réguler ces activités. La légalisation est censée amener les prostituées à travailler à leur compte.

Dans les quartiers rouges d’Amsterdam, le prix de la location d’une cabine pour une douzaine d’heures varie entre 150 et 200 euros. Les propriétaires de ces cabines ne sont pas nécessairement des proxénètes, mais leurs revenus s’élèvent à plus de 14 000 euros par mois. Ils font partie des premiers à profiter de la légalisation de la prostitution. La volonté d’indépendance de la part des prostituées a mené la création d’une maison close gérée à 100% par des prostituées en 2017. La mairie d’Amsterdam réduit de plus en plus le nombre de vitrines, ce qui mène à de nombreuses pertes d’emploi. La ville dispose aujourd’hui d’environ 320 vitrines, alors qu’elle en comptait 482 en 2007. S’il est difficile de chiffrer le nombre de prostituées dans le pays, ce sont apparemment entre 3 500 et 4 000 prostituées qui travaillent quotidiennement dans 600 à 700 clubs et maisons closes privés, 2000 dans la prostitution de fenêtre et 320 dans la rue.

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« Pas de putains de photos » ordonne l’écriteau sur les murs des ruelles menant au Quartier Rouge. Ne pas prendre en photo les prostituées derrière leurs vitrines est une règle à respecter formellement (Crédits: Marvin Guglielminetti)

Le trafic derrière les rideaux

Même si elle est censée garantir l’indépendance des femmes, la légalisation de la prostitution aux Pays-Bas a entraîné l’essor du trafic humain. Selon une étude allemande publiée en 2013, ce trafic est « plus élevé dans les pays où la prostitution est légale ». Cette étude classe 160 pays sur une échelle à 6 degrés selon le nombre de cas de trafic d’êtres humains. Les Pays-Bas figurent au plus haut niveau de l’échelle, dans la catégorie « Très élevée ». L’étude explique que « la légalisation entraîne un accroissement du marché de la prostitution ce qui provoque parallèlement une élévation du trafic humain ». En 2012, le conseil des droits de l’homme des Nations Unies a montré que 60 à 70% des prostituées travailleraient sous la contrainte de groupes criminels aux Pays-Bas.

Les autorités néerlandaises ont donc modifié la législation en rehaussant l’âge légal minimum pour pratiquer la prostitution, de 18 à 21 ans. Les autorités obligent également, entres autres, les établissements de commerce sexuel à disposer d’une autorisation et d’une adresse permanente. Les sanctions économiques ont été renforcées en ce qui concerne les prostituées non enregistrées sur le registre national. Le rapporteur national sur la traite des êtres humains a estimé que « ces mesures ne fournissaient pas de garanties suffisantes pour lutter contre la traite des humains ». Pour la Police locale amstellodamoise, les peines infligées aux auteurs de ce genre de traite sont trop clémentes, ce qui les incite à recommencer. L’exploitation des victimes de ce trafic est presque continue. Selon le syndicat des prostituées d’Amsterdam, rehausser l’âge légal des prostituées n’est pas la solution, « cela encourage la prostitution clandestine ». L’ancien bourgmestre d’Amsterdam, Lodewijk Asscher, s’est montré radical en déclarant à ce sujet que la dépénalisation du proxénétisme était une « erreur nationale ».

Roberto Garçon
Hugo Girard
Marvin Guglieminetti

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