L’utilisation de l’hydroxychloroquine contre le coronavirus divise la communauté scientifique

Cette molécule pourrait être efficace pour soigner les patients atteints du Covid-19. Mais, en l’absence de preuve scientifique sur son efficacité, la polémique enfle sur son utilisation.

Des essais cliniques à grande échelle sont en cours pour confirmer les résultats portés par Didier Raoult. (Source : freestocks)

L’espoir est à la hauteur de l’enjeu. L’hydroxycloroquine, molécule commercialisée en comprimés sous le nom de Plaquénil, pourrait être efficace contre le coronavirus, à l’origine d’une pandémie mondiale. Les preuves de son efficacité ne reposent pour l’heure que sur un essai clinique qui, en temps normal, devrait être préliminaire à des études plus approfondies. Mais face à l’urgence de la situation, deux camps se déchirent par médias interposés : faut-il privilégier la rigueur des protocoles scientifiques, ou considérer que les situations extrêmes appellent des mesures exceptionnelles ?

Le 5 mars, l’équipe de l’Institut Hospitalier Universitaire (IHU) Méditerranée de Marseille, dirigé par le professeur Didier Raoult, lançait un essai clinique inspiré par une publication chinoise, qui montrait que la chloroquine bloquait l’infection par le coronavirus in vitro. La chloroquine est habituellement utilisée dans le traitement du paludisme, et l’hydroxychloroquine, utilisée par les chercheurs marseillais, en est un dérivé. Si les résultats suggèrent que la molécule pourrait soigner le coronavirus, l’étude a suscité de vives critiques de certains scientifiques, et des réticences de la part du gouvernement français.

Les critiques de la communauté scientifique concernent surtout la nature des essais réalisés par Didier Raoult. Trois groupes ont été constitués : le groupe « contrôle », qui recevait un traitement classique, composé de 16 personnes ; le groupe « hydroxychloroquine », composé de 14 personnes ; et le groupe « hydroxychloroquine + antibiotique », composé de 6 personnes. Sur PubPeer, plateforme en ligne permettant aux chercheurs de commenter des travaux publiés, beaucoup de commentaires pointent du doigt la « faiblesse » de l’étude. 

Des erreurs de méthode scientifique 

Une critique récurrente concerne la taille des échantillons, trop petits pour que les résultats soient significatifs. Une autre soulève le fait que les groupes n’aient pas été  « randomisés », c’est-à-dire tirés au sort, et que les essais n’aient pas réalisés en double-aveugle – ce qui signifie que ni les médecins ni les patients ne savent quel groupe a reçu quel traitement jusqu’au moment de l’analyse des résultats –, méthode qui a pour but de réduire les biais. 

Autre biais pointé du doigt, l’analyse statistique des résultats n’inclurait pas les cas moins satisfaisants : six patients ne sont pas allés jusqu’au bout de l’étude, dont trois qui ont été placés en soins intensifs, et un qui est mort au 3e jour. Enfin, une autre critique concerne la publication des résultats : ils l’auraient été alors que le comité chargé de réviser l’étude avant publication n’avait pas fini, a affirmé un chercheur sur Twitter

Certains dénoncent même un conflit d’intérêt, l’un des collègues de Didier Raoult étant également le rédacteur en chef de la revue scientifique qui a publié l’étude. Le journaliste scientifique Florian Gouthière fustige un engouement médiatique dangereux, et trouve « inquiétant » que les médias n’aient pas pris compte des défauts de l’étude. Il écrit sur son site, curiologie.fr, que « les règles du jeu scientifique ne sont pas là pour enquiquiner les chercheurs, mais pour les aider à ne pas se leurrer [et à leurrer les autres] ».

« Je trouve immoral de ne pas l’administrer »

Mais au-delà des biais intrinsèques à l’étude de l’IHU de Marseille, le principal sujet de discorde entre les défenseurs de l’hydroxychloroquine et ses détracteurs est de l’utiliser d’ores et déjà pour traiter le coronavirus.  Depuis le 22 mars, un essai clinique baptisé Discovery est en cours sur sept pays européens, dont la France. Quatre traitements sont testés, dont l’hydroxychloroquine, sur 3 200 patients, dont 800 Français. 

Mais pour certains, on ne peut pas se permettre d’attendre. « Comme n’importe quel docteur, à partir du moment où l’on a montré qu’un traitement était efficace, je trouve immoral de ne pas l’administrer », jugeait Didier Raoult au Parisien le 22 mars. L’anthropologue de la santé Jean-Dominique Michel, considère pour sa part le fait de ne pas traiter le Covid-19 avec cette molécule dès maintenant comme de la « non-assistance à personne en danger ».

Il écrit sur son blog qu’il y a « un grave problème éthique » à « prendre le risque de laisser mourir des centaines de personnes pour ne surtout pas prescrire une substance dont l’on n’est pas “absolument certain” de son effet, alors même qu’elle est parfaitement maîtrisée ».

L’hydroxychloroquine est en effet connue et utilisée depuis longtemps à travers le monde. Son autorisation de mise sur le marché limite son utilisation au traitement de la polyarthrite rhumatoïde, et certaines formes de lupus. C’est sur ce point qu’insiste le gouvernement, en déconseillant pour l’heure son utilisation contre le coronavirus. Le 21 mars, le ministre de la santé et médecin Olivier Véran appelait à la prudence, ajoutant que « l’histoire des maladies infectieuses, des maladies virales, est peuplée de fausses bonnes nouvelles, de déceptions, et parfois de prises de risques inconsidérées ».

L’hydroxychloroquine déjà utilisée dans quelques hôpitaux

La scène politique, à l’instar de la communauté scientifique, est elle aussi déchirée sur le sujet. Des élus testés positifs au Covid-19, comme Christian Estrosi, maire de Nice, et Valérie Boyer, députée LR des Bouches-du-Rhône, ont été soignés à l’hydroxychloroquine et défendent le médicament. Valérie Boyer se dit « outrée », jugeant les critiques « lamentables, d’autant qu’elles viennent de personnes qui sont aujourd’hui incapables de nous trouver une solution. » 

Christian Estrosi dit quant à lui se sentir « guéri et en pleine forme », à la suite de son traitement. Il a d’ailleurs autorisé le CHU de Nice à soigner au Plaquénil ses patients atteints du coronavirus. L’hôpital parisien de la Pitié-Salpêtrière utilise également ce médicament, selon un protocole publié par l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM).

Le 30 mars, l’ANSM alertait sur une trentaine de cas d’effets indésirables graves, dont trois décès, chez des patients traités avec du Plaquénil et d’autres médicaments. L’investigation est en cours et ces cas ne peuvent pas, pour l’heure, être imputés aux traitements. En attendant d’en savoir plus, que ce soit sur l’efficacité ou les effets secondaires de l’hydroxychloroquine, les deux camps se rejoignent sur une chose : cette molécule doit être administrée en hôpital, et « en aucun cas » en automédication.

Iman Taouil