En immersion avec les moines de l’Abbaye de Lérins

Un mode de vie hors du temps et de la bousculade citadine, les frères cisterciens de l’Abbaye ont fait le choix de dédier leur vie à leur Dieu. Embarquez dans le navire, direction l’île de Saint-Honorat.

La partie de vie des moines s’organise autour la cour du cloître datant du XIIe siècle. Une grande partie de leur temps se passe dans l’église à l’arrière-plan./Photo : Bastien DUFOUR.

Silence et calme, ce sont les deux choses qui dominent sur l’île de Saint-Honorat. À quelques kilomètres de la bruyante Croisette, vit la communauté des moines de L’Abbaye de Lérins.  Modifiée à travers les âges par les guerres et les travaux, elle héberge aujourd’hui vingt-et-un moines. C’est à l’origine Saint-Honorat et ses compagnons qui ont posé, entre 400 et 410, le premier pied sur cette petite île. Leur but était d’y mener une vie communautaire. Aujourd’hui, encore les moines cisterciens entendent “retrouver la pureté de l’esprit de la Règle de Saint Benoît” explique frère Marie. C’est une synthèse des règles monastiques qui laisse une liberté de temps et de culture. 

Dans ce mode de vie, chaque journée est structurée par la prière, le noyau de la vie des moines. Sept temps y sont consacrés tous les jours. Chacun d’eux est fait en communauté, dans l’église au centre de l’abbaye. Le premier temps de prière est celui des Vigiles, à 4h15 du matin. Le dernier, les complies, à lieu après le repas à 19h45. Les trois repas de la journée se font en silence ou en musique afin de favoriser la discipline d’écoute envers l’autre. Les moines, qui ont chacun leur rôle défini dans la communauté, sont libres d’organiser leur temps entre les prières. Un moment consacré pour travailler ou pour faire la lecture de textes religieux afin d’approfondir sa spiritualité. Les frères connaissent aussi des temps de pauses de la vie en communauté. Dans l’année il leur est possible de faire un séjour à l’extérieur de l’île dans un cadre personnel, pour aller voir la famille, des amis etc. D’autres moments de sortie sont autorisés dans l’année, comme les déplacements vers d’autres monastères ou pour les besoins habituels de médecin, d’administration, etc.

Ça m’a grandi”, exprime frère Marie vis-à-vis de son rapport à son mode de vie actuel. Chacun des moines a dû faire tout un processus pour intégrer la communauté. Un test pour être sûr de sa spiritualité, mais aussi une preuve pour le reste de la communauté, de l’intérêt du “candidat”. La vocation de frère Marie a débuté avec un fort attrait pour l’évangile et d’une envie de le mettre en pratique. C’est avant tout la vie communautaire qui l’a attiré. À 30 ans, il commence donc sa formation. Trente ans plus tard, il est le bras droit du frère qui a été élu abbé. Il est responsable de l’accueil à l’hôtellerie, mais aussi responsable viticole. Il a donc suivi une formation d’œnologie et de viticulture.

Vie spirituelle, mais aussi vie de labeur

Entre chaque office ou messe, les moines ne s’ennuient pas. Avant tout, il y a le travail domestique comme le ménage ou la lingerie. S’ajoute l’entretien du patrimoine naturel (les 32 hectares de forêt) mais aussi monumental : monastère et église, monastère fortifié et sept chapelles, dont deux classées monument historique. Cela demande de l’argent, alors une véritable vie économique s’organise. L’activité première est viticole avec six cépages différents sur huit hectares. Les moines produisent du vin haut de gamme, allant jusqu’à 90 € la bouteille, le seul modèle qui leur permet d’être rentable. Tout est fait sur place, on trouve dans un petit bâtiment à côté du monastère, des cuves thermo régulées, un pressoir et des tonneaux. L’île est aussi peuplée de près de 250 oliviers, vieux de plusieurs siècles, et même un dont l’âge est estimé à près de 2000 ans. Les frères produisent entre 700 et 930 litres d’huile d’olive par an. Cet aspect agricole du travail des moines est certifié biologique. Par exemple, les arbres sont traités avec de l’argile.

L’abbaye a une forte tradition d’accueil. Cela passe d’abord par une hôtellerie monastique qui reçoit environ 2000 personnes par an pour des retraites spirituelles. Il y a aussi, et surtout, un accueil touristique. En été, plus de 600 personnes viennent quotidiennement visiter l’île et son monastère fortifié, guidés par de jeunes bénévoles, hébergés au monastère. Car les moines ne travaillent pas seuls. Une vingtaine d’employés sont comptés pour la cuisine, l’hôtellerie, le domaine viticole, la gestion du patrimoine, la maintenance et la boutique. Ils co-gèrent aussi une dizaine de personnes pour le restaurant de l’île et la compagnie de bateau qui fait la navette avec Cannes. Les bénévoles, eux, sont surtout présents au moment des vendanges, près de 120 personnes sont nécessaires.

Entre ataraxie et philanthropie

Avant de quitter les lieux, un dernier instant à l’accueil s’impose. Un moment intime nous permet de discuter avec la bénévole qui tient l’accueil. “Il y a beaucoup de choses qui se passent ici” confie-t-elle. “Je trouve que c’est un lieu qui invite à la confidence notamment grâce au silence. Certaines personnes viennent car elles ont besoin de se retrouver avec elle-même, qu’elles soient croyantes ou non”. Le décor y est propice : une chambre rudimentaire, avec un lit, une table de bureau et de chevet où est posée la Bible. Des prières singulières avant le chant du coq ou des repas partagés dans une salle commune où le silence est de mise. En somme, la réflexion est l’occupation principale de l’esprit. Une histoire parmi tant revient sur les lèvres de cette bénévole à l’accueil : “Je me rappelle un monsieur d’une cinquantaine d’années qui était venu s’asseoir à côté de moi avant son départ et qui m’a dit : “j’ai retrouvé la foi ici et j’en suis tellement heureux car je vais pouvoir renouer un lien avec ma famille profondément religieuse.” À la “suite de cette histoire, les larmes nous sont montées à tous les deux et on a échangé nos mouchoirs”. Pour les moines, la vie continue, toujours régentée par de nombreux offices et leur ataraxie constante.

L’équipe du projet Religære

Noah Bergot, Valentine Brevet, Maxime Conchon, Bastien Dufour, Laura Hue