[INTERVIEW] Michel Boujenah: « C’est ça le monde des grands? Moi, je n’en veux pas! »

Michel Boujenah a présenté aux Rencontres cinématographiques de Cannes son dernier film, Le Cœur en braille, adapté du roman éponyme de Pascal Ruter. Marie, collégienne, perd la vue et se bat pour vivre sa passion de la musique. Pour l’épauler dans ce combat, elle peut compter sur Victor. Dans ce drame, l’humoriste et réalisateur raconte l’enfance, un monde qu’il n’a jamais quitté. Buzzles l’a rencontré.

Pourquoi avez-vous adapté le livre de Pascal Ruter ?

C’est la première fois que j’adapte un roman au cinéma. A l’époque, on m’a envoyé ce bouquin. J’ai été touché par l’histoire et j’ai directement appelé Paris en leur disant : j’ai trouvé mon prochain film ! J’y voyais une adaptation cinématographique, j’y voyais quelque chose. Il y a plein de livres que j’ai lus dans ma vie et que j’adore mais jamais j’essaierai de les adapter au cinéma, jamais !

Et qu’est-ce qui fait la différence, comment on choisit un livre adaptable au cinéma ?

Il faut que ce soit une écriture romanesque et qu’il y ait plein d’aventures. Il y a des livres qui sont adaptables au cinéma, par exemple Autant en emporte le vent, mais pas seulement. On essaie toujours d’adapter le roman Belle du Seigneur, qui est le grand roman d’Albert Cohen mais ce n’est pas celui-ci qu’il faut adapter. C’est Solal, car c’est l’écriture qui se rapproche le plus d’une écriture cinématographique. Donc, il y en a bien des livres adaptables mais la littérature reste la littérature. Souvent le cinéma rabaisse la littérature. Il enlève des choses qu’il y a dans le livre et qu’il ne pourra jamais y avoir à l’écran, ne serait-ce que ce rapport très intime que l’on a avec un livre quand on le lit et que l’on est seul avec lui dans son lit, dans la nature, ou assis sur un banc. Ce sont des moments très privilégiés et un film ne donnera jamais ça, il donne autre chose mais pas ça.

Pourquoi la cécité qu’évoque ce film vous touche-t-elle ?

La vue ! Quand je suis sur scène et que je joue, je ne vois pas ce que je fais mais je suis dans ce que je fais. Quand je fais du cinéma, les personnages que j’invente et que je veux raconter, je les ai devant moi, ils sont incarnés. Si j’écris une vieille dans un spectacle, je ne vais jamais la voir, mais si je la joue bien, vous allez peut-être la voir, mais pas moi. Donc finalement, je retrouve la vue. C’est toujours bouleversant pour quelqu’un comme moi qui a travaillé si longtemps seul sur scène, et qui continue d’ailleurs, tout d’un coup de voir. Je passe de l’ombre à la lumière. Et puis, au-delà de la cécité, c’était la différence qui m’intéressait. Comment vit-on quand on est différent des autres ? Est-ce qu’on arrive à aimer ? Dans mon film, Marie parvient à le faire. Est-ce que l’on arrive à faire entendre à ses parents, quand on est petit en plus, que ce n’est pas de rentrer dans quelconque institution qui compte. Les parents souvent ne nous écoutent pas, quand on est petit. On a des bonnes notes à l’école, on se lave quand il faut, on mange des légumes, là ils sont contents les parents mais si on est complètement névrosé et malheureux, ils ne s’en rendent pas compte ; c’est grave ! Les enfants sont des petites personnes mais des personnes quand même. Ils ont beaucoup à apprendre aux adultes et inversement. Mais moi, si être grand ça veut dire nelus être capable de réaliser les rêves que j’avais quand j’étais petit, ça ne m’intéresse pas. C’est quoi le monde des adultes aujourd’hui? C’est la Syrie ? C’est la promenade des Anglais ? C’est ça le monde des grands ? Moi, je n’en veux pas !

Vous pensez que le thème du handicap est en train de s’imposer au cinéma ?

Non. Je pense que ce qui s’impose au cinéma, ce sont des belles histoires. Le public est demandeur de bons films qui touchent les gens quel que soit le sujet. Dès que l’on a l’envie de partager avec les autres, que l’on travaille beaucoup, et que l’on est sincère, alors on a peut-être une chance de faire un bon film, populaire je veux dire. Moi, j’aime l’art populaire.

Pourquoi avez-vous fait jouer des enfants ?

Les petits, c’est parfait ! D’ailleurs, de toute façon les acteurs ne sont pas grands. S’il y a une catégorie professionnelle où il n’y a pas d’adulte, c’est bien les acteurs. Un bon acteur a entre 4 et 8 ans ! On a une chance formidable, on gagne notre vie en étant des enfants. Les grands ce sont des abrutis et les abrutis on en rit mais ils sont très dangereux. Un abruti ça peut tuer, un abruti ça peut détruire, un abruti ça peut prendre un camion et rouler sur les gens. Un abruti ça peut faire des tas de chose qu’un petit ne peut pas faire car c’est pas dans son ADN.

C’est ce que vous vouliez montrer dans votre film ?

Je voulais montrer qu’à 12 ans, ce n’est pas leurs préoccupations. Pour eux, l’important c’est leur amitié, leur histoire d’amour et essayer d’exister. Ça ne veut pas dire pour autant que les problèmes auxquels font face les adultes ne sont pas importants mais pour moi un adulte réussi c’est un petit qui a les moyens. Je connais des tas de gens qui étaient brillantissimes à l’école, qui ont fait polytechnique ou l’ENA et qui sont aujourd’hui malheureux. J’ai de la peine quand je les vois.

Pourquoi, parce qu’ils sont dans le monde des grands ?

Parce qu’ils ne sont surtout plus dans le monde des petits.

Et vous ?

Moi le monde des grands je ne sais pas ce que c’est ! Je fais semblant, je suis un très bon acteur, j’ai eu un César quand même (rire) ! Je suis capable de faire croire que je suis responsable, que je sais compter, que je sais payer l’assurance de la voiture mais en fait je suis un novice, vous ne pouvez même pas vous imaginer.

Qu’est-ce que ça vous fait de présenter votre film à Cannes ?

Je suis chez moi ici, je joue à domicile. C’est un moment particulier. Et puis ce soir, je pourrai dormir chez moi, dans ma maison.

Marion Ptak 

Antoine Wernet 

 

 

Publicités