L’agonie d’Omayra Sánchez, ou la question de l’éthique du photo-journalisme

En novembre 1985, le photoreporter français Frank Fournier est appelé en Colombie. Celui qui travaille pour le compte de l’agence Contact Press Images doit se rendre à Armero-Guayabal, ville qui a subi une coulée de cendres et de boue, à la suite de l’éruption du volcan Nevado del Ruiz. Il repartira de Colombie avec une image qui a fait le tour du monde.

Omayra Sanchez

Omayra Sanchez, la jeune Colombienne, trois jours après la catastrophe d’Armero (© Frank Fournier)

La photographie a été prise le 16 novembre 1985, dans la ville d’Armero Guayabal, au centre de la Colombie. Trois jours plus tôt, le volcan du Nevado del Ruiz, situé à 8 kilomètres de la ville de 20.000 habitants, est rentré en éruption, après 140 années d’inactivité. Surpris par la violence de l’éruption, la cité colombienne s’éteint très vite, puisque la quasi-intégralité des habitants sont tués, des suites de coulées de boue et de cendres. Le lendemain, le photographe français Frank Fournier part des Etats-Unis pour rejoindre Bogota, puis la zone sinistrée, située à quatre heures de la capitale colombienne.

La situation politique de la Colombie est en pleine tourmente au moment de la catastrophe. Une semaine plus tôt, le Movimiento 19 de Abril (Mouvement du 19 avril, ou M-19), mouvement de guérilla d’extrême-gauche, prend d’assaut le Palais de justice de Bogota. Pendant deux jours, ils retiendront de nombreux otages au sein du bâtiment. 24 heures après le début de l’attaque, l’armée décidera d’intervenir. Le bilan est de près de 100 morts, parmi lesquels des militaires, la quasi-intégralité des assaillants et de nombreux otages. Le gouvernement, en pleine crise, n’était donc pas prêt à gérer une catastrophe de cette ampleur.

Des conditions difficiles… même pour le journaliste

Lorsque Frank Fournier arrive à Bogota, dans la nuit du 14 au 15 novembre, il n’est pas encore au courant de l’étendue des dégâts. « Je passe des coups de fil dès que je peux durant mon voyage. Quand je prends mon taxi entre Bogota et Armero, je ne suis pas encore très informé sur la situation », assure le photographe à France Inter. Il commence à comprendre lorsqu’il arrive aux abords des lieux les plus touchés par les coulées de boue et de lave : « Les survivants étaient en lambeaux, complètement paniqués, traumatisés, cherchant leurs proches. Il y avait très peu de secours… » Là, Frank Fournier entend parler d’une jeune fille de 13 ans, coincée dans l’eau par des débris. Il s’agit d’Omayra Sanchez. Ses jambes sont coincées, entre le cadavre de sa tante, et le toit de sa maison. Seul son visage dépasse de l’eau gelée et les secours, présents en nombre trop insuffisant, et avec des moyens limités, sont presque impuissants face à la situation : malgré les nombreuses tentatives, impossible de la déloger de là. Tous les médias présents sur les lieux font d’Omayra Sanchez la principale protagoniste de la catastrophe. Ses dernières heures sont filmées par un journaliste de la télévision espagnole, TVE, en direct. Ses paroles sont quasi-inexistantes, mais fortes. À un des sauveteurs qui l’a découverte, elle dit « qu’elle voudrait sortir, pour retourner à l’école ». Quelques minutes avant qu’elle ne s’éteigne, elle déclare, face caméra : « Maman, si tu m’écoutes, et je pense que tu le fais, prie pour que je puisse marcher et que ces gens m’aident. Maman, je t’aime. Mon papa, mon frère et moi… adieu maman. »

Lorsque Frank Fournier arrive sur les lieux, le 16 novembre au matin, orienté par un agriculteur local, il ne connaît rien de la situation de la jeune fille : « Je ne comprenais pas si elle avait besoin d’aide ou non. » Lorsqu’il arrive, aux alentours de six heures du matin, Omayra est entourée de quelques sauveteurs. Après avoir passé plus de 50 heures dans l’eau, coincée entre les cadavres, en tentant de survivre, son visage est très marqué. Elle a les mains très abîmées, et son regard n’est plus composé que de deux ovales noirs, profonds. Déshumanisant ou presque. Elle mourra trois heures après l’arrivée de Frank Fournier sur les lieux, un peu après 9 heures… et après avoir survécu 60 heures.

Une polémique qui enfle en France et dans le monde

Rapidement, après que la photo ait été rendue publique, la controverse arrive. Pourquoi la petite fille est restée là pendant trois jours et trois nuits, sans qu’aucun moyen de la sauver n’ait été mis en place ? Pourquoi les journalistes présents en face d’elle, à commencer par Frank Fournier, n’ont rien tenté pour la sauver ? Le cliché du photojournaliste révolte l’opinion publique, à l’instar de la photographie de la petite fille brûlée au napalm, de Nick Ut.

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La célèbre photo de Nick Ut a elle aussi beaucoup fait parler, et on lui attribue le fait d’avoir accéléré le processus de fin de la guerre du Vietnam (© Nick Ut)

Comment, éthiquement, est-il possible de prendre une personne sur le point de mourir sans lui apporter d’aide ? Frank Fournier est rapidement comparé à un « charognard ». L’histoire est pourtant tout autre. De nombreuses personnes se sont succédées pendant 60 heures, pour tenter – vainement – de sauver Omayra Sanchez. Un sauveteur a même passé une nuit avec elle, dans l’eau, pour tenter de la réchauffer. Les secours ont essayé de nombreux moyens pour la sauver de cette mort certaine : cordes, leviers, plongée… mais les faibles moyens mis à leur disposition ont joué en leur défaveur.

Et même dégagée, rien n’indique que la petite fille aux yeux noirs aurait pu survivre longtemps. Déjà, il aurait fallu de gros engins (bulldozers, grues) pour dégager les murs, « mais il aurait surtout fallu de meilleures équipes de médecins et de secouristes ». Franck Fournier continue en disant que « même si elle avait pu sortir de là, son sang était resté bloqué par les murs. Si on l’avait décoincée, son sang n’aurait pas été ré-oxygéné, et cela est toxique pour le corps ». En plus d’être coincée, Omayra Sanchez est blessée par une barre de fer. Pour effectuer un premier diagnostic, il faut attendre de nombreuses heures, et l’arrivée d’une pompe pour évacuer la boue autour d’elle. Le niveau baisse, et les quelques secouristes sur place ne voient qu’une solution : l’amputation. Mais avec des moyens dérisoires, impossible de réaliser une quelconque opération. Une dizaine de minutes plus tard, le cœur de la jeune Colombienne s’arrête.

Cette photo n’illustre donc pas un sensationnalisme du photographe, mais plutôt une dénonciation. En effet, par cette prise de vue et son contexte, Frank Fournier entend dénoncer le manque de réactivité de l’Etat, et les trop faibles moyens accordés à la catastrophe. Dans un climat politique plus que tendu, les autorités n’étaient pas prêtes à affronter un second événement défavorable dans la même semaine, après la prise d’otage au Palais de justice de Bogota. La responsabilité de l’Etat d’Amérique latine est totale : deux mois auparavant, des vulcanologues colombiens et américains avaient prédit que le volcan allait se réveiller prochainement. Mais rien n’a été fait : aucune évacuation, aucun plan d’urgence de prévu, aucune sécurité renforcée… Pire : le gouvernement a été pris de court lorsque l’éruption a eu lieu, comme s’il n’avait aucune connaissance des risques d’une éruption.

La photo est publiée pour la première fois dans l’édition du 29 novembre 1985, en Une de Paris-Match, avec ce titre : « Adieu Omayra, celle qu’on n’oubliera pas ». Dans les nombreuses pages consacrées à la catastrophe, le reporter Michel Peyrard raconte les jours de drame à Armero, dans les yeux des habitants de la ville… et d’Omayra notamment. Quelques semaines après le drame, à Bogota, une cérémonie en l’honneur des dizaines de milliers de victimes se tient en centre-ville. L’occasion pour de nombreux rescapés d’exprimer leur colère vis à vis de l’Etat. Le slogan principal de cette marche ? « Le volcan n’a pas tué 22 000 personnes. Le gouvernement les a tuées. » Frank Fournier sera lui crédité d’un titre du prestigieux World Press Photo of the Year en 1986.

Une Paris Match

Un peu moins d’un mois après la catastrophe, Paris-Match a fait de cette photo sa Une (© Paris-Match)

La tombe d’Omayra Sanchez fait encore l’objet d’un culte en Colombie et au-delà. En 1986, neuf mois après la catastrophe, le pape Jean-Paul II se rend à Armero. À cette occasion, une croix géante est érigée, à côté de là où la fillette s’est retrouvée bloquée. Aujourd’hui, des pèlerins viennent se recueillir régulièrement, en arrivant dans des bus remplis. Son surnom posthume, « la petite sainte d’Armero », fait d’elle une vraie divinité dans la bourgade. Plusieurs écoles portent aujourd’hui son nom dans toute la Colombie.

Monument

Une sépulture a été érigée à Armero, en hommage à Omayra Sanchez. (© Capture d’écran Street View)

La mère d’Omayra, elle, a attendu 24 heures avant de savoir que sa fille était morte. Bien plus que les gens ayant assisté, en direct ou presque à son décès et ce, aux quatre coins du monde. Elle l’a appris en lisant un journal national, le lendemain. Les premières semaines après le drame sont un calvaire pour elle, puisqu’elle se retrouve à la rue, en ayant perdu toute sa famille ou presque (seul son fils a survécu), et avec de nombreuses demandes de journalistes. « Un cauchemar à oublier », selon ses mots. Pourtant, elle n’en a jamais voulu aux journalistes. Bien au contraire même : « Ce sont eux qui m’ont aidé à trouver un nouveau logement, avoir de quoi vivre. Ils ont aussi médiatisé les failles du gouvernement. »

Certains, en France notamment, où la photo a trouvé le plus d’écho, ont pourtant vu en cette photo un tournant. De nombreuses personnes disent encore aujourd’hui que cette prise de vue a créé le phénomène de « mondialisation de l’agonie », et rentre dans un certain voyeurisme. La photo du petit Aylan, retrouvé échoué sur une plage turque, est même régulièrement comparée en ce sens avec la photo d’Omayra Sanchez.

Quid de l’éthique ?

Eric Bouvet, un autre journaliste français présent sur place, et qui a accompagné Frank Fournier lors de la catastrophe, déclarait que « journalistiquement, la situation résumait toute la catastrophe ». Lui a pris des plans larges, où l’on voyait les secours s’organiser comme ils pouvaient autour d’Omayra. Mais selon l’avis du grand public, les journalistes sont avant tout des humains, et auraient dû aider la petite à se sortir de là. Pourtant, c’était mission impossible, et sa mort était certaine. Alors Frank Fournier a décidé de prendre la jeune fille qui « s’offrait à lui » en photo. Une manière de la faire vivre éternellement. Une manière de souligner son courage, sa détermination, sa dignité. L’intérêt du journalisme est de montrer la réalité aux gens. Avec ou sans filtre, cette notion est importante. Frank Fournier, lui, a choisi de ne pas mettre de filtre. Il s’est d’ailleurs expliqué sur ce choix : « Si on s’interdit de montrer, on isole les gens. Il faut accepter la réalité, pour être plus apte à la changer. »

Eric Bouvet

Une des photographies d’Eric Bouvet, avec un plus grand cadre que la photo de Frank Fournier. (© Eric Bouvet)

Eric Bouvet, lui, reconnaît s’être censuré plusieurs fois. « Ce n’est pas parce qu’on a vu l’horreur qu’on est obligé de la partager au monde entier », assure-t-il. La photo fait en effet face à deux points de vue différents : d’un côté ceux qui crient au scandale, à une photo uniquement là pour faire vendre. Une photo moralement horrible, et qui n’a pas sa place en Une des journaux. Pour d’autres en revanche, elle peut faire accélérer les choses : générer de la culpabilité du côté du gouvernement colombien, et donc permettre une évolution. Mais elle permet aussi d’immortaliser Omayra Sanchez, et de l’ériger au rang d’héroïne.

Sacha Virga

Hugo Girard