avril 15

[Le Phoenix] Le viol de guerre, dénoncé par le dessin animé Kirikou

À travers le conte de Kirikou et la sorcière, le dessin animé de 1998 sensibilisait le public à la question du viol et à ses conséquences.

En 2009, le conseil de l’Europe s’accordait à déclarer que la plupart des victimes de viol se trouvent aujourd’hui en République démocratique du Congo. Ils estiment que dans la région, il est plus dangereux d’être une femme qu’un soldat. L’écrivain Innocent Biruka a écrit sur le sujet : « La tendance actuelle montre que, en étant les plus grandes victimes des conflits armés, les femmes et les enfants deviennent des acteurs de premier plan ». Le constat est accablant : le viol des femmes et des filles est utilisé comme une arme de guerre. Les gouvernements estiment qu’il y a 40 viols par jour dans l’est du pays. Mais pour les organisations de lutte pour les droits des femmes, les chiffres sont bien plus élevés, les femmes gardant le silence. Justine Masika, de l’association Synergie des femmes déclare : « Lorsque tout un village est violé collectivement par des groupes de gens, ce n’est pas pour le plaisir sexuel, c’est pour détruire ». Les différentes organisations parlent désormais de « terrorisme sexuel » pour dénoncer l’impunité de ceux qui commettent ces crimes. Au-delà de la traumatisante expérience, les femmes sont abandonnées et stigmatisées par leurs proches, sans oublier le sida qui se propage à la suite de ces abus.

Le réalisateur français Michel Ocelot dénonce en 1998 le viol collectif avec le dessin animé Kirikou. Karaba La Sorcière aurait, paraît-il, « mangé » tous les hommes du village, volé l’or des femmes et condamné la source d’eau la plus proche. Une question vient donc instantanément à Kirikou (qui sait déjà parler) : « Pourquoi Karaba La Sorcière est-elle méchante ? ». Aucun villageois ne parvient à répondre à la question. Le plus sage et le plus âgé d’entre eux lui rétorque : « Parce que c’est une Sorcière », Kirikou insiste « Pourquoi est-ce une sorcière ? ». Le vieillard agacé réplique « Oh, tu m’ennuies. Tu es trop petit ». Seul le grand-père de Kirikou possède la réponse à cette question, il raconte : « Elle souffre sans répit jour et nuit […] parce qu’on lui a enfoncé dans la colonne vertébrale, une épine empoisonnée. Des hommes l’ont immobilisée pendant qu’un autre lui enfonçait l’épine. »  

Sur son site, Michel Ocelot explique : « L’épine empoisonnée dans le dos de Karaba est un symbole, qui représente le mal que les hommes font aux femmes, et une souffrance qui ne disparaît pas. » L’animation est en fait une allégorie des viols de guerre, qui sont une pratique courante en Afrique.

Karaba, allégorie de toutes les victimes

Dans le dessin animé, la sorcière rend tous les hommes responsables du crime qu’elle a subi. Au lieu de les manger, elle les transforme en fétiches : hommes « objets » qu’elle peut dominer dans la réalité. Le fétiche aux gros yeux, qui surveille en permanence la case de Karaba et ne laisse personne s’en approcher, représente la vigilance constante des victimes face aux hommes. Karaba a en fait été rejetée et isolée par les habitants du village. Par ce geste, ces derniers rejettent leur propre culpabilité et leur impuissance à conjurer la douleur des femmes qu’ils n’ont pu protéger. Ces habitants ont ensuite oublié l’origine de leur geste, permettant le mythe de « Karaba la sorcière ». L’épine qu’il faut arracher avec les dents dans le conte, montre que c’est un acte difficile à réaliser, la simple dextérité manuelle n’étant pas suffisante. Kirikou accède à un endroit où personne d’autre n’a accès (le dos, dans l’animation), et libère Karaba de son mal afin d’en faire sa femme. Les fétiches se retransforment en hommes, et tout finit bien.

À l’échelle internationale, les ONG sensibilisent l’opinion publique à ces crimes. En 2004, Amnesty Internationale rendait public un rapport intitulé Les crimes commis contre les femmes lors des conflits armés. Plus récemment, le Haut-Commissariat aux droits de l’homme a publié les résultats du Projet Mapping, un rapport qui recense les exactions commises en République démocratique du Congo entre 1993 et 2003.

Lolita Aboa