octobre 20

Vers une éducation sensuelle à l’école ?

Si la loi impose une éducation sexuelle rigoureuse de la primaire au lycée, pour beaucoup, celle-ci est insuffisante. Centrée sur une sexualité à but reproductif, ce n’est pas sans conséquences pour les futurs adultes.

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Ce matin, vous vous réveillez et votre cuisine est inondée. Les tuyaux de votre évier ont explosé. Vous appelez le plombier, qui débarque dans la minute. Quand il a fini son travail, vous vous rendez compte que vous n’avez pas d’argent pour le payer. Alors vous vous arrangez autrement, et vous finissez par arracher ses vêtements avec fougue. Des heures de relations intimes sans un mot, où la jouissance semble continue.

Est-ce quelqu’un a déjà réellement vécu cette situation ? Pourtant, c’est le genre de scénario le plus commun dans les contenus pornographiques. « Je n’ai rien appris sur ma sexualité à l’école, j’ai été éduqué au porno » confie Marius, 18 ans. Il n’est pas le seul à qui l’éducation sexuelle a fait défaut à l’école : « Je me rappelle seulement avoir appris à mettre une capote sur une banane au collège » ironise Maxime, 31 ans.

L’éducation sexuelle est inscrite dans la loi

Inscrits dans la loi, trois séances annuelles d’éducation à la sexualité doivent être mises en place dans les collèges et les lycées. Émilie Saugrain, sexologue à Cannes, n’a pas l’impression que cette mesure soit respectée. « L’éducation sexuelle à l’école n’aborde pas la sexualité positive, le consentement, le plaisir, l’homosexualité ou la transidentité. Certains adultes que je suis et qui ont eu cette éducation taboue ont maintenant des dysfonctions sexuelles. Des hommes pensent qu’ils sont prématurés parce qu’ils sont formés à la pornographie ».

Pour la spécialiste, la communication sur l’intimité est une notion essentielle à comprendre : demander un acte, ou s’autoriser à dire non dans une société où les femmes sont élevées dans le plaisir des hommes. Le consentement peut être « sexy » d’après elle, autant que les poils, dont beaucoup ont encore honte. Une solution possible : des ateliers sur ce thème, où l’on apprendrait à connaître son corps sensoriel et émotionnel. « On a pris de la distance avec les émotions. Il y a une injonction à jouir, et beaucoup de clichés. Pourtant, les préliminaires font partie du sexe, la jouissance n’est pas une obligation tant que l’on ressent des choses positives. Le manque de désir peut être dû à une cumulation de rapports sexuels douloureux qui donneraient lieu à un mécanisme d’évitement » explique Émilie Saugrain.

Cette éducation commence dès le plus jeune âge : « On peut nommer un pénis au lieu de l’appeler zizi, un vagin au lieu d’un coquelicot. C’est aussi essentiel à la prévention de la pédophilie. Sinon, comment donner la capacité à un enfant de témoigner s’il est victime de cela ? Le côté anatomique doit se travailler jeune ».

Des connaissances insuffisantes face à une sexualité complexe

Si certains ont pu profiter de classes plus approfondies sur le sujet, la plupart tiennent le même discours : l’éducation sexuelle à l’école est centrée sur les infections sexuellement transmissibles (IST), la contraception, la prévention de la grossesse, à travers un discours hétéro-centré et phallo-centré. « J’ai découvert les risques d’une relation lesbienne non-protégée après avoir été confrontée à une IST à 20 ans. En cours, on nous apprenait à mettre une capote qui ne servait qu’à prévenir d’une grossesse ou du sida. On considérait l’acte de pénétration comme seul acte sexuel existant. Pas un mot sur les infections entre femmes, comme si cela n’existait pas. Cette invisibilisation est dangereuse » explique Clara, étudiante en philosophie.

Désir, orgasme, endométriose… Blanche, 22 ans, regrette de ne pas y avoir été formée : « On ne nous donne pas les clés pour avoir des relations sexuelles saines, on nous parle uniquement de reproduction ». Atteinte de vaginisme, la jeune femme ne connaissait même pas ce mot auparavant. Encore aujourd’hui, aller voir un professionnel est un pas qu’elle n’a pas osé franchir, par peur d’être victime de violences gynécologiques. « Là encore, à l’école, on ne nous dit pas qu’on a le droit de refuser qu’un professionnel nous touche si l’on ne se sent pas en sécurité. »

Son trouble, Blanche en a découvert l’existence dans la série Sex Education. Série télévisée britannique diffusée mondialement depuis 2019 sur Netflix, elle raconte l’histoire de deux lycéens : Otis, dont la mère est sexologue et Maeve, une adolescente rebelle livrée à elle-même. Ensemble, ils s’improvisent thérapeutes sexuels dans leur lycée, en toute clandestinité. La série est rapidement devenue très populaire ; et pour cause ! Sex Education aborde la sexualité au travers d’un nouveau prisme propre à l’évolution des mentalités au fil des décennies, comme en témoigne Chloé, étudiante : « J’ai appris des choses sur Netflix, dans les livres et sur YouTube. Je parlais aussi beaucoup de sexe avec ma mère, mais jamais à l’école ». Comme beaucoup d’autres, elle profite de nouveaux moyens de s’éduquer, notamment avec le développement des réseaux sociaux.

Identité de genre, violences, consentement : à l’image d’une société qui se transforme au rythme de hashtags et de témoignages, la libération de la parole sonne peut-être la réforme d’une éducation sexuelle incomplète dans le milieu scolaire.

Juliette BUJKO