avril 10

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Quand la politique prend le dessus sur le football, retour sur 4 rencontres clés

Le Niçois Alexis Beka Beka salue les supporters des Aiglons qui ont fait le déplacement risqué en Transnistrie. Crédit : OGC Nice.

Début mars, l’OGC Nice déconseillait à ses fans de se rendre en Moldavie pour le match de Conférence League contre Tiraspol. En cause, le climat électrique dû à la guerre en Ukraine. Pourtant et a priori, jouer au ballon n’a pas grand-chose à voir avec la diplomatie et les décisions politiques. Mais par sa popularité, ce sport peut être un puissant outil de soft power. Retour sur 4 rencontres dans lesquelles la politique s’est mêlée au football.

1-Tiraspol-Nice 2023

Environ 80 supporters niçois étaient présents en Moldavie

En huitièmes de finale aller de Conférence League, Nice affronte le Sheriff Tiraspol, modeste club moldave basé dans la ville éponyme. Contrairement à Chisinau, la capitale, Tiraspol est située en plein cœur de la Transnistrie, une région moldave prorusse et séparatiste de ce petit pays d’Europe de l’Est. Un « contingent militaire russe » y est même installé selon BFMTV/RMC Sport. Du fait de la guerre en Ukraine et du soutien officiel de la France à Kiev dans le conflit, le voyage des supporters français dans une région acquise à la cause de Vladimir Poutine n’était pas sans danger. Le club azuréen a déconseillé à ses fans de faire le long trajet de 2400 km en raison du « risque sécuritaire ». Finalement, ils étaient une petite centaine à avoir bravé la mise en garde pour assister à la victoire de leur club (1-0) sur la pelouse du stade Zimbru, à Chisinau. Une enceinte qu’utilise le club moldave pour ses rencontres de coupe d’Europe, du fait de la tension qui règne en Transnistrie.

2-Dinamo Zagreb-Etoile Rouge de Belgrade 1990

           Les forces spéciales yougoslaves assistent à ces scènes de chaos.

Sepp Blatter, alors président de la FIFA, déclarait en 2008 : « Quand un nationalisme exacerbé s’ajoute à la passion et à l’émotion, cela devient explosif ». C’est la description idoine de ce Dinamo-Etoile Rouge de 1990. Depuis la mort de Tito en 1980, la Yougoslavie fait face à des tensions nationalistes tant de la part des croates que des serbes et des bosniens. Le 6 mai, le leader du parti nationaliste croate Franco Tudjman remporte les élections au Parlement. Hasard du calendrier, le Dinamo, plus grand club croate, reçoit l’Etoile Rouge, son alter ego et ennemi serbe, à peine une semaine plus tard. Trois mille membres du groupe de supporters du club de Belgrade, les Delije, se rendent à Zagreb. Un déplacement non motivé par leur passion du ballon rond. Les Delije exposent des slogans sans équivoque : « Zagreb est serbe », « nous tuerons Tudjman ». Les sièges du stade Maksimir de Zagreb sont lancés vers les fans du Dinamo, qui ne tardent pas à riposter. La police, sous l’égide du pouvoir central de Belgrade, réprime le groupe d’ultras du Dinamo, les Bad Blue Boys. S’ensuit une heure d’affrontements en tout genre sur la pelouse, entre croates, serbes et policiers. Le bilan sera de 138 blessés, mais miraculeusement, aucun mort n’est à déplorer. Le journaliste serbe Vladimir Novak expliquait que « c’est un événement qui a contribué à mettre le feu aux poudres. C’était le signe que le pays allait s’effondrer. Concrètement, ce match, c’était une guerre dans un stade de foot ». Ivan Osim, sélectionneur de la Yougoslavie à l’époque, déclarait : « On attendait qu’une bombe éclate. Elle a éclaté à Zagreb. » En août de la même année, la guerre d’indépendance de la Croatie fut déclarée, avec comme épicentre le stade Maksimir de Zagreb.

3-Argentine-Angleterre 1986

55e minute : Maradona marque de la main.

Pour bien comprendre l’enjeu de ce quart de finale de Coupe du Monde, il faut remonter quatre ans plus tôt. La dictature instaurée par Jorge Rafael Videla en 1976 souhaite faire valoir par la force sa souveraineté sur l’archipel des Malouines, dans l’Atlantique Sud. Ce territoire est administré depuis 1833 par les Britanniques, mais toujours revendiqué par les Argentins, à qui les îles appartenaient précédemment. Il figure d’ailleurs sur la liste de l’ONU des territoires contestés. Le 2 avril 1982, l’armée argentine débarque aux Malouines, mais la déroute est telle que le 14 juin, le cessez-le-feu est signé : les Britanniques gardent le contrôle des îles. Quatre années plus tard, les deux pays, qui ont rompu leurs relations diplomatiques, s’opposent à nouveau. Cette fois-ci non plus sur un caillou de terre, mais sur un rectangle vert. Au cours de la rencontre, les supporters argentins appelaient à « tuer les Anglais » depuis les travées de l’Estadio Azteca de Mexico. Le reste appartient à l’histoire du football. En 5 minutes, Diego Maradona inscrit deux buts : le premier, qualifié de « but du siècle » par les médias, suite à une conduite de balle de 60 mètres en dribblant l’équipe d’Angleterre. Le second, « la main de Dieu », parle de lui-même. Un but qui aurait, bien sûr, dû être invalidé, si l’arbitre avait vu, mais un geste qui en dit long sur la rancœur des Argentins. La réduction du score par le désormais consultant de la BBC, Gary Lineker, ne change rien. L’Argentine sort l’Angleterre (2-1). « Pour nous, il n’était pas question de gagner un match, il s’agissait d’éliminer les Anglais. On voulait rendre honneur à la mémoire des morts » avait déclaré Maradona après la rencontre.

4- « Le match de la mort » (FK Start-Flakelf 1942)

Les joueurs des deux équipes posent ensemble.

Seconde Guerre mondiale. L’opération « Barbarossa » d’Hitler a pour but d’envahir toute l’URSS. En 1942, l’Ukraine est sous domination nazie. L’envahisseur n’hésite pas à mettre en place un championnat local de football, visant à prouver la « supériorité nazie » dans le sport, à des fins de propagande. Des équipes allemandes, hongroises, roumaines et ukrainiennes s’affrontent. Le FK Start, formation ukrainienne composée d’anciens joueurs du Dynamo Kiev, défie le 6 août la Flakelf, une équipe d’aviateurs de la Luftwaffe. Le résultat est sans appel : 5-1 pour les Ukrainiens. Humiliés, les nazis décident de prendre leur revanche trois jours plus tard. À nouveau, l’équipe basée à Kiev l’emporte (5-3). Quelques jours après, la Gestapo arrête et interroge la plupart des joueurs du FK Start, officiellement pour leurs prétendus « liens » avec la police soviétique, le NKVD. Les représailles s’enchaînent : un mois plus tard, deux joueurs, Tkachenko et Korotkik meurent en prison. Huit autres membres de l’équipe sont déportés au Camp de concentration de Syrets et trois d’entre eux y seront assassinés. Le martyr de ces joueurs, mais surtout civils soviétiques sera instrumentalisé par la propagande stalinienne.

Aurélian Marre