En Norvège, la presse se régule elle-même

Comme dans plusieurs autres pays scandinaves, la presse norvégienne utilise un système d’autorégulation. Le « Pressens Faglige Utvalg » (PFU) en est le parfait symbole. Cette commission indépendante juge du travail des médias en se basant sur le code de déontologie.

Le 22 novembre dernier, Rana Blad, le journal qui couvre le nord du pays, publie un article à propos d’un conflit entre des parents d’élèves d’une des écoles de la région et un chauffeur de bus scolaire. Problème, le journaliste ne donne pas la parole aux deux parties dans son article. Jonny Tusketvathn, le chauffeur du bus, ne sera jamais cité. Il s’empresse alors de porter plainte devant le PFU. Quelques mois plus tard, le 24 février, le conseil déclare que le journaliste, ainsi que le journal, sont coupables de n’avoir pas respectés le code de déontologie de la presse norvégienne. Rana Blad se voit alors obligé de publier dans le journal ainsi que sur son site internet, un communiqué expliquant l’affaire et les conclusions du PFU (photo ci-dessous).

Ce communiqué, ainsi qu'un article, ont été publiés sur le journal Rada Blad à la demande du PFU

Ce communiqué, ainsi qu’un article, ont été publiés sur le journal Rada Blad à la demande du PFU

Des plaintes comme celle-ci, il en existe des dizaines (voir l’infographie). Parfois, le  PFU donne raison au plaignant, parfois il estime que le ou la journaliste a parfaitement respecté le code de déontologie. Elles sont en tout cas possibles grâce à une autorégulation des médias norvégiens. D’une part, les règles d’éthique contenues dans le code et d’autre part le PFU, chargé de vérifier si celles-ci ont été respectées, sont des moyens d’accroître la transparence et la liberté de la presse en Norvège. Pour Kjersti Løken Stavrum, la présidente de « The Norwegian Press Association » depuis 2013, « les règles éthiques sont de véritables lignes directrices pour les journalistes ». « Elles ont été ajustées plusieurs fois ces dernières années », poursuit-elle. « Elles sont donc pertinentes dans les rédactions et pour les journalistes ».

Elle va même plus loin en affirmant que le PFU et l’autorégulation en général « permettent à la presse d’exister en dehors des règlementations de l’Etat, tout en restant bien sûr dans le cadre de la loi ». En effet, le PFU n’a pas de pouvoir judiciaire. Il n’est pas composé de juges. Deux des sept membres sont des journalistes, deux sont des éditeurs de presse, enfin, les trois autres sont de simples citoyens norvégiens dont les voix sont entendues et respectées dans le débat public. Le conseil se réunit quasiment une fois par mois pour examiner les plaintes déposées. En 2015 par exemple, le PFU a prévu de se réunir douze fois. Toutes ces commissions seront retransmises en direct sur internet.

Infographie

« Condamné par les siens »

Le cas le plus marquant ces derniers mois est peut-être celui dit de « la femme rom » qui implique NRK, la principale chaîne de télévision dans le pays. Le journal télévisé avait diffusé un sujet qui dénonçait le traitement infligé à une rom par le gouvernement. La chaîne expliquait qu’elle avait été emprisonnée sans raison. On apprendra plus tard que cette femme avait en fait vendu sa fille pour que celle-ci devienne une prostituée. Pire encore, on découvrit que NRK était au courant de toute l’histoire au moment de diffuser les reportages sans pour autant prendre en compte ces informations. Le PFU n’a alors pas hésité à sanctionner la chaîne en l’obligeant à s’excuser.

Rom NRK

Les réprimandes sont d’ailleurs rarement prises à la légère par les journalistes. Arne Jensen, le secrétaire général de l’association norvégienne des éditeurs de presse avoue que ce n’est jamais agréable d’être pris en défaut par le PFU. « Les éditeurs ainsi que les journalistes n’apprécient pas du tout d’être condamnés par le PFU, parce c’est une sentence qui vient “des leurs”.  Même si certaines décisions du PFU sont sujettes à débats et amènent parfois un désaccord, la plupart des éditeurs respectent les décisions. » Cette commission détient ainsi une place centrale dans le paysage médiatique norvégien. Elle est la garante de la déontologie et de l’éthique, piliers de la liberté de la presse. Les journalistes y sont très attachés comme le confirme Kjersti Løken Stavrum : « Les déclarations du PFU sont perçues comme faisant jurisprudence pour d’autre cas similaires, elles sont donc vues comme autant d’enseignements et de conseils pour la profession. » L’autorégulation aide donc les journalistes dans leur pratique quotidienne mais les oblige à respecter scrupuleusement l’éthique et la déontologie. Leur travail gagne ainsi en crédibilité.

Lucas Vola